{"id":87,"date":"2013-05-08T22:52:38","date_gmt":"2013-05-08T22:52:38","guid":{"rendered":"http:\/\/www.charlescarson.com\/?p=87"},"modified":"2014-07-02T15:50:12","modified_gmt":"2014-07-02T15:50:12","slug":"carson-sa-vie-son-oeuvre-lart-de-vivre-americor-media-anne-richer","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/charlescarson.com\/?p=87","title":{"rendered":"L&rsquo;art de vivre &#8211; Am\u00e9ricor M\u00e9dia &#8211; Carson sa vie son oeuvre"},"content":{"rendered":"<p>Cr\u00e9ateur du mouvement \u00abcarsonisme\u00bb.<\/p>\n<p>CARSON SA VIE SON OEUVRE.<img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-full wp-image-311\" style=\"margin: 10px;\" src=\"http:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/facericher.jpg\" alt=\"\" width=\"187\" height=\"161\" srcset=\"https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/facericher.jpg 187w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/facericher-150x129.jpg 150w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/03\/facericher-100x86.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 187px) 100vw, 187px\" \/><\/p>\n<p>Anne Richer<\/p>\n<p>Cette biographie sur Charles Carson s\u2019imposait naturellement afin de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019homme et son \u0153uvre, comprendre ce qu\u2019il a fallu \u00e0 cet artiste de persistance, de d\u00e9termination pour atteindre un sommet dans l\u2019Art.<\/p>\n<p>Son cheminement artistique, qu\u2019il soit li\u00e9 ou pas \u00e0 sa vie personnelle, a donn\u00e9 une peinture vivante qui surprend le n\u00e9ophyte par la clart\u00e9 de sa forme, se singularise par sa force, son originalit\u00e9 et sa vivacit\u00e9.<\/p>\n<p>Charles Carson a 50 ans. Les trois d\u00e9cennies pass\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 fructueuses; l\u2019artiste a consacr\u00e9 le meilleur de lui-m\u00eame \u00e0 peaufiner sa technique. La plus grande partie de son temps et de son \u00e9nergie a servi \u00e0 d\u00e9velopper une \u00e9criture personnelle.<\/p>\n<p>Il est indispensable que l\u2019on se penche sur son processus de cr\u00e9ation, m\u00eame si une grande part de celui-ci appartient au myst\u00e8re.<\/p>\n<p><iframe loading=\"lazy\" title=\"Journaliste \u00e0 La Presse, Anne Richer, rencontre... Ma\u00eetre Charles Carson, artiste Qu\u00e9b\u00e9cois\" width=\"584\" height=\"329\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/xCooW-tViLQ?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe><\/p>\n<p>Qu\u2019en est-il de son style?<\/p>\n<p>Il lui appartient en propre comme celui d\u2019un \u00e9crivain ou d\u2019un compositeur de musique. Il n\u2019a eu de cesse au cours de ces ann\u00e9es de chercher, au-del\u00e0 des modes picturales, car la mode voile le regard, au-del\u00e0 des fronti\u00e8res de l\u2019art, une nouvelle fa\u00e7on d\u2019imaginer le monde. Il a explor\u00e9 un langage diff\u00e9rent, rafra\u00eechi, \u00e9minemment imaginatif, et offert \u00e0 celui qui le d\u00e9couvre une bouff\u00e9e d\u2019air pur. Depuis le d\u00e9but, il a voulu se d\u00e9marquer, sortir des sentiers battus en vue de laisser son empreinte \u00e0 l\u2019art contemporain. Des explorations qui se sont poursuivies et se poursuivent encore, avec une force extraordinaire d\u2019ent\u00eatement et de vision, parfois dans la plus grande solitude, \u00e0 travers les al\u00e9as de l\u2019existence, mais toujours avec la discipline qu\u2019impose la pratique d\u2019un art.<\/p>\n<div id=\"attachment_5377\" style=\"width: 249px\" class=\"wp-caption alignleft\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" aria-describedby=\"caption-attachment-5377\" class=\"size-medium wp-image-5377 \" style=\"margin-top: 10px; margin-bottom: 10px;\" src=\"http:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Style-Carsonisme-Fleurs-en-fusion-20-X-16-po.-Acrylique-sur-239x300.jpg\" alt=\"Oeuvre Carsonisme - 20 x 16 po - Acrylique sur toile \" width=\"239\" height=\"300\" \/><p id=\"caption-attachment-5377\" class=\"wp-caption-text\">Oeuvre Carsonisme &#8211; 20 x 16 po &#8211; Acrylique sur toile<\/p><\/div>\n<p>Carson est aujourd\u2019hui une valeur s\u00fbre dans le paysage des arts canadiens et sur le plan international. Sa signature est garante d\u2019un talent qui ne se d\u00e9ment pas, suscitant la reconnaissance louangeuse, l\u2019admiration sans \u00e9quivoque. La r\u00e9putation de l\u2019artiste n\u2019est pas surfaite, car son \u0153uvre est \u00e0 la fois universelle et intemporelle.<\/p>\n<p>Avec nombre d\u2019ann\u00e9es \u00e0 venir encore \u00e0 cr\u00e9er, ses tableaux vont atteindre indubitablement, sur le plan de leur valeur marchande, les plus hauts sommets. Pour l\u2019amateur de statistiques : en 2008, le Dictionnaire Drouot Cotation, Paris (ISBN: 978-2-9524215-2-2) rapportait que la valeur de certaines \u0153uvres de Charles Carson atteignait 150 000 \u20ac sur le march\u00e9 international de l\u2019art. Chacune de ses expositions au cours des derni\u00e8res ann\u00e9es, dans de nombreux pays du monde, a permis aux collectionneurs de suivre son \u00e9volution et de s\u2019en r\u00e9jouir. Plusieurs d\u2019entre eux n\u2019ont pu r\u00e9sister \u00e0 l\u2019envie de poss\u00e9der un de ses tableaux, notamment Bill Clinton, ex-pr\u00e9sident des \u00c9tats-Unis.<\/p>\n<p>Finalement, comme toute id\u00e9e qui jaillit du volcan du subconscient \u00e0 travers un magma de gestes et de r\u00e9flexions, il est parvenu \u00e0 perfectionner une technique remarqu\u00e9e, \u00e9tudi\u00e9e, d\u00e9cod\u00e9e par les experts et historiens d\u2019art.\u00a0D\u00e8s 1990, Louis Bruens, historien, \u00e9crivain, et expert en art, a \u00e9t\u00e9 l\u2019un des premiers \u00e0 affirmer que la mani\u00e8re de peindre de l\u2019artiste, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9poque et des traditions, m\u00e9ritait son propre titre. Il reconnaissait l\u2019originalit\u00e9 du style \u00ab Carson \u00bb et en faisait l\u2019\u00e9loge dans une brillante analyse.<\/p>\n<p><em id=\"__mceDel\">\u00ab La peinture au sujet de laquelle je m\u2019exprime ici \u00e9crit-il, que l\u2019on peut ais\u00e9ment qualifier de contemporaine, ne rel\u00e8ve ni de l\u2019impression-nisme, ni du surr\u00e9alisme ou d\u2019autres d\u00e9finitions en \u201cisme\u201d; elle s\u2019inscrit dans un ordre de valeur totalement diff\u00e9rent des tendances, des genres et styles que l\u2019on retrouve g\u00e9n\u00e9ralement sur le march\u00e9 de l\u2019art. \u00c0 mon avis, il s\u2019agit donc d\u2019une peinture v\u00e9ritablement distincte de tout ce qui s\u2019est fait, et de tout ce qui se fait \u00e0 notre \u00e9poque, et depuis longtemps\u2026 \u00bb<\/em><\/p>\n<p>Il conclut : \u00ab Carson, un nouvel \u201cisme\u201d. \u00bb<\/p>\n<p>Pour sa part, Guy Robert (1933-2000), historien, \u00e9crivain, \u00e9diteur et fondateur du Mus\u00e9e d\u2019art contemporain de Montr\u00e9al en 1964, publiait en 1992 sa propre analyse objective.<\/p>\n<p>\u00ab [\u2026] Aucune \u00e9tiquette des \u201cismes\u201d bien connus dans la pagaille de l\u2019art contemporain ne semble pouvoir y adh\u00e9rer, et je devrai donc me r\u00e9signer, d\u2019ailleurs avec grand soulagement, \u00e0 nommer ce style : le carsonisme! \u00bb<\/p>\n<p>Il poursuivait ailleurs ses observations :<\/p>\n<p>\u00ab En ma qualit\u00e9 d\u2019expert et d\u2019historien en art mon impression initiale, en observant avec grand plaisir un ensemble important des \u0153uvres m\u00eames de l\u2019artiste, en fut une de fra\u00eecheur, de dynamisme, de rythme : fra\u00eecheur et vivacit\u00e9 de la palette, dynamisme et vari\u00e9t\u00e9 des compositions, rythme qui anime chaque segment des \u0153uvres, un peu comme dans le meilleur jazz o\u00f9 le sens de l\u2019improvisation dilate merveilleusement la structure instinctive de la m\u00e9lodie et l\u2019anime de sa syntaxe syncop\u00e9e, ou, si l\u2019on pr\u00e9f\u00e8re, comme dans les sonates de Scarlatti et les concertos de Vivaldi, o\u00f9 variations et modulations fondent \u00e0 la fois l\u2019ordonnance et les subtilit\u00e9s de l\u2019\u0153uvre.<\/p>\n<p>[\u2026] Carson donne au tableau une profondeur particuli\u00e8re plus fascinante que la plus habile ma\u00eetrise des syst\u00e8mes les plus savants de perspective. \u00bb<br \/> Qu\u2019en disait, pour sa part, Jacques de Roussan, historien, \u00e9crivain, \u00e9diteur et expert en art (1929-1995)<\/p>\n<p>Il a analys\u00e9 l\u2019unicit\u00e9 de l\u2019\u00e9criture picturale de l\u2019artiste. \u00ab [\u2026] C\u2019est-\u00e0-dire que tout devient silhouette et suggestivit\u00e9 qu\u2019on peut lire sinon interpr\u00e9ter en faisant appel \u00e0 un minimum de r\u00e9f\u00e9rences picturales. Cela ne signifie pas que cette lecture s\u2019impose au premier regard, mais bien plut\u00f4t qu\u2019elle rel\u00e8ve d\u2019un ph\u00e9nom\u00e8ne optique avec, comme toile de fond, un kal\u00e9idoscope chromatique qui devient v\u00e9ritable f\u00eate pour le spectateur. Il s\u2019agit en somme d\u2019une nouvelle mani\u00e8re de peindre, une forme d\u2019\u00e9criture picturale unique par sa sublimit\u00e9, o\u00f9 l\u2019on d\u00e9couvre un entre-deux mondes d\u2019une mouvance perp\u00e9tuelle. \u00bb<\/p>\n<p>Robert Bernier, historien, \u00e9crivain, critique d\u2019art, \u00e9diteur et r\u00e9dacteur en chef de la prestigieuse revue Parcours L\u2019informateur des arts, consacrait, pour sa part, une analyse de 16 pages \u00e0 l\u2019\u0153uvre de Carson. \u00c9tude concr\u00e8te qui donne \u00e0 celui qui regarde un tableau de Carson de meilleurs outils pour le comprendre.<\/p>\n<p>\u00ab Cette approche (en parlant du carsonisme) n\u2019est pas facile \u00e0 d\u00e9crire, mais, de mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on peut parler d\u2019une succession infinie de touches l\u00e9g\u00e8rement obliques qui, sur la surface, dynamisent au maximum la perception de la mati\u00e8re et du sujet, le tout s\u2019animant sur la toile dans des transparences subtiles tout \u00e0 fait sensationnelles, donnant une impression de profondeur \u00e0 la couleur. On dirait un flot incessant de particules, tout de m\u00eame assez larges, qui balaient la mati\u00e8re avec une r\u00e9gularit\u00e9 fascinante, voire d\u00e9concertante. \u00bb<\/p>\n<p><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" class=\"alignright size-medium wp-image-5265\" src=\"http:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-300x199.jpg\" alt=\"Parc Tairona II - 24 X 30 po. Mouvement carsonisme\" width=\"300\" height=\"199\" srcset=\"https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-300x199.jpg 300w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-150x99.jpg 150w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-450x299.jpg 450w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-1024x680.jpg 1024w, https:\/\/www.charlescarson.com\/wp-content\/uploads\/2013\/06\/Parc-Tairona-II-24-X-30-po.-Mouvement-carsonisme-100x66.jpg 100w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/>Voil\u00e0 donc qu\u2019existe d\u00e9sormais le mouvement carsoniste dans la vie des arts. On dit de lui spontan\u00e9ment qu\u2019il rayonne, \u00e9clate, invente et fait preuve d\u2019une \u00e9tonnante joie de vivre.<\/p>\n<p>Confirm\u00e9 par le Magazine Prestige dans sa livraison de d\u00e9cembre 2006 : \u00ab [\u2026] Des \u00e9coles de carsonisme sont en voie d\u2019\u00eatre cr\u00e9\u00e9es dans le monde : ailleurs au Canada, en Alg\u00e9rie, Espagne, France, aux \u00c9tats-Unis, en Afrique, Am\u00e9rique du Sud\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Bien des voix fortes continuent de s\u2019ajouter, dont celle de Lise Grondines, historienne en art, dipl\u00f4m\u00e9e de l\u2019Acad\u00e9mie fran\u00e7aise des sciences et des lettres de Paris et qui fut pr\u00e9sidente du Salon international des Beaux-Arts de Montr\u00e9al en 2002.<\/p>\n<p>\u00ab [\u2026] le \u201ccarsonisme\u201d vous place, exprimait-elle en s\u2019adressant \u00e0 l\u2019artiste, au premier rang de l\u2019avant-garde sur la sc\u00e8ne artistique canadienne et internationale.<\/p>\n<p>[\u2026] Tout le monde s\u2019entend pour dire que vos \u0153uvres rel\u00e8vent d\u2019une parfaite ma\u00eetrise et peuvent \u00eatre consid\u00e9r\u00e9es comme des pi\u00e8ces ma\u00eetresses en art abstrait contemporain, au monde. Elles sont rafra\u00eechissantes, puissamment ex\u00e9cut\u00e9es et d\u2019une rare expression\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Qu\u2019importe le titre ou l\u2019\u00e9tiquette. Qu\u2019importe la mani\u00e8re de le dire, de le d\u00e9crire ou m\u00eame de le cataloguer. Pour l\u2019artiste, c\u2019est l\u2019affaire des autres. Sans \u00eatre indiff\u00e9rent aux t\u00e9moignages admiratifs, \u00e0 l\u2019analyse de son \u0153uvre par des experts, son temp\u00e9rament ne le porte pas \u00e0 pavoiser. Il poursuit la seule route famili\u00e8re, celle du travail.<\/p>\n<p>Hommages \u00e0 la nature : mer, for\u00eats, faune.<br \/> Hommages \u00e0 la beaut\u00e9 fragile du monde.<br \/> Indignation devant l\u2019inconscience des Hommes.<br \/> Cris d\u2019alarme lanc\u00e9s en \u00e9clats vifs sur la toile pour \u00e9viter qu\u2019elle ne meure.<br \/> Voil\u00e0 la qu\u00eate absolue de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Avant tout, Carson donne \u00e0 l\u2019incomparable, myst\u00e9rieuse et unique vie un vibrant coup de chapeau qui se r\u00e9percute \u00e0 la surface de sa toile et de notre conscience pour l\u2019allumer.<\/p>\n<table style=\"width: 100%;\" border=\"0\" cellspacing=\"5\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">\u00abJe voudrais des prairies teintes en rouge et des arbres peints en bleu.\u00bb(Charles Baudelaire)Le bleu. Non pas le bleu du ciel. Non pas ce bleu de Prusse que Chagall qualifiait de couleur dangereuse parce qu\u2019elle \u00e9tait, selon lui, trop pr\u00e9sente. Ni l\u2019ardoise, ni l\u2019outremer, ni le pervenche. Mais bien plut\u00f4t un bleu \u00e9lectrique, vibrant, l\u00e9ch\u00e9, titillant le regard, \u00e9claboussant la toile de lin tendue, pos\u00e9e sur le chevalet.Avec un fin pinceau bien enferm\u00e9 dans sa main, le peintre applique ce bleu avec d\u00e9licatesse et assurance. C\u2019est le seul moment, pour le bleu, o\u00f9 il prend un pinceau. Autrement, il se sert de ses spatules, align\u00e9es dans un ordre parfait comme les instruments d\u2019un chirurgien.Il sait o\u00f9 il va d\u00e8s qu\u2019il pose les yeux sur la toile, d\u00e8s la premi\u00e8re couleur, le premier mouvement. Il sait o\u00f9 il nous emm\u00e8ne, c\u2019est-\u00e0-dire dans un univers autre que celui qui nous est familier. Ce sera peut-\u00eatre une for\u00eat dense, une jungle aux mille myst\u00e8res; mais peut-\u00eatre aussi un tr\u00e9sor cach\u00e9 au fond de la mer, des poissons inconnus qui montent la garde. Pourquoi pas des fleurs, des branches, un oiseau? C\u2019est ce que notre \u0153il veut y voir ou retenir.L\u2019\u00e9motion transcende l\u2019anecdote.Pour lui, le peintre, c\u2019est diff\u00e9rent. Il laboure, il d\u00e9friche avec audace. Il n\u2019a jamais pris encore cette route. Il la trace sans h\u00e9siter comme ferait l\u2019explorateur sur une \u00eele d\u00e9serte, dans un fouillis d\u2019herbes hautes.Avant le bleu \u00e9clatant, il avait pos\u00e9 d\u2019autres couleurs fondantes sur la toile, comme un drap. Il les a laiss\u00e9es se d\u00e9poser.<br \/> Carson va inscrire, \u00e0 travers ces couches juxtapos\u00e9es, ses secrets d\u2019alchimiste pour atteindre la transparence souhait\u00e9e. Il n\u2019improvise pas. Fluidit\u00e9, limpidit\u00e9, voil\u00e0 ce qui a constitu\u00e9 la majeure partie de ses recherches, des heures et des heures d\u2019observations et d\u2019exp\u00e9rimentations.Ce canevas sert de point de d\u00e9part. Depuis la pens\u00e9e et le regard jusqu\u2019au geste, une phrase s\u2019est form\u00e9e. Ininterrompue en d\u00e9pit de points de suspension, D\u2019une phrase \u00e0 l\u2019autre, un livre s\u2019est ouvert. Une histoire a commenc\u00e9.On s\u2019y aventure sur le bout des pieds, des l\u00e8vres, dans une forme de pudeur contenue, et d\u2019excitation, il faut bien l\u2019avouer. Comme un enfant devant un feu d\u2019artifice qui allonge le bras vers le ciel, \u00e9merveill\u00e9 par la puret\u00e9 et la force des couleurs.Le peintre est debout en sarrau, sa tenue de travail \u00e9ternelle, un sarrau peinturlur\u00e9 de haut en bas, \u00e0 lui seul un tableau, t\u00e9moin des longues s\u00e9ances en atelier, des \u00e9claboussures, de la d\u00e9bauche de couleurs.Aujourd\u2019hui est une des rares fois o\u00f9 il permet \u00e0 une \u00e9trang\u00e8re d\u2019envahir son lieu physique de cr\u00e9ation, l\u2019antre o\u00f9 il s\u00e9duit en silence les gnomes cach\u00e9s, ces g\u00e9nies capables de rendre visible ce qui est invisible. Il souligne le fait que je suis privil\u00e9gi\u00e9e de pouvoir partager durant quelques heures son espace de travail. La pudeur et la r\u00e9serve lui interdisent ordinairement le grand spectacle de la performance. L\u2019atelier est son royaume, la g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 de consentir \u00e0 me recevoir est d\u2019autant plus \u00e9mouvante.<\/p>\n<p>Sa compagne y acc\u00e8de du bout des pieds pour lui rappeler affectueusement qu\u2019il ne doit pas oublier de manger, de reprendre son souffle. Mais, comme tout artiste, il a besoin de s\u2019extraire du monde, de s\u2019enfermer dans sa bulle. Il lui arrive m\u00eame de perdre la notion du temps.<\/p>\n<p>Ses lunettes de presbyte pos\u00e9es en \u00e9quilibre sur le bout de son nez, il me gratifie d\u2019un grand \u00e9clat de rire qui permet enfin d\u2019\u00e9clairer un regard inquiet, constamment aux abois; un regard qui tient \u00e0 la fois captif et distant son interlocuteur. Des yeux qui ont l\u2019habitude de voir ou d\u2019imaginer autre chose que la r\u00e9alit\u00e9, au-del\u00e0 de la r\u00e9alit\u00e9.<\/p>\n<p>Ce jour-l\u00e0, malgr\u00e9 ma pr\u00e9sence, il s\u2019\u00e9tonne de sa capacit\u00e9 de concentration. L\u2019exp\u00e9rience n\u2019est donc pas trop d\u00e9sagr\u00e9able. C\u2019est plus fort que lui : pinceaux, peinture, spatules, \u00e9clairage, l\u2019ordre n\u00e9cessaire au rituel, rien ne peut le distraire s\u00e9v\u00e8rement de son travail. Ni du regard, ni de l\u2019esprit. Il parvient m\u00eame \u00e0 rester attentif aux questions les plus na\u00efves, auxquelles il r\u00e9pond d\u2019une voix douce, patiente. Il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 voix haute :<br \/> \u00ab D\u2019o\u00f9 me vient l\u2019inspiration?<\/p>\n<p>\u2013 Oui, \u00e0 quoi penses-tu maintenant, l\u00e0, en faisant ce geste?<br \/> \u2013 C\u2019est inexplicable. Je ne sais pas. Je fais ce que je ressens. \u00bb<\/p>\n<p>Et puis, silence.<\/p>\n<p>Le refuge du peintre est situ\u00e9 \u00e0 mi-chemin d\u2019une impasse anonyme, presque banale, sans les signes distinctifs habituels que certains artistes exub\u00e9rants impriment \u00e0 leur lieu de vie. Parfois, ce sont des sculptures \u00e9tranges longeant les sentiers, des couleurs os\u00e9es, une signature sur une bo\u00eete \u00e0 lettres ou bien une architecture excentrique.<\/p>\n<p>Mais Charles Carson n\u2019est pas exub\u00e9rant.<\/p>\n<p>Il n\u2019a rien du personnage farfelu ou scandaleux. Il cherche plut\u00f4t \u00e0 se fondre dans la foule, \u00e0 rester anonyme. \u00c0 la limite, il n\u2019a pas l\u2019air d\u2019un artiste, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019il ne tente pas de cr\u00e9er l\u2019illusion en d\u00e9guisement ou en d\u00e9cor.<\/p>\n<p>Une fois la porte de sa tani\u00e8re referm\u00e9e sur nous, l\u2019espace le retient, entre en lui, de m\u00eame que l\u2019odeur des pigments et la lumi\u00e8re de novembre.<br \/> Tout me saisit : la po\u00e9sie et la gravit\u00e9 du lieu. Une sorte de folie sous-jacente exub\u00e9rante et douce. Dans ces murs, ces meubles, il est chez lui, \u00e0 l\u2019abri de tout ce que le monde ext\u00e9rieur peut signifier de dangereux ou de triste, d\u2019incompr\u00e9hensible.<\/p>\n<p>L\u2019atelier. Ce n\u2019est pas seulement un lieu physique. Un atelier de peintre, le sien en particulier, est un lieu mystique. Dans tous les recoins, peu importe l\u2019heure, des \u00e9tincelles de cr\u00e9ativit\u00e9 surgissent pour mettre le feu \u00e0 la toile, des forces \u00e9tranges qui sommeillaient s\u2019\u00e9veillent enfin dans les gestes coh\u00e9rents et pr\u00e9cis de l\u2019artiste. Ce que le peintre voit et que nous, nous ne voyons pas, est issu d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 incontestable. L\u2019artiste v\u00e9ritable cr\u00e9e un univers. Ce peut \u00eatre celui dans lequel nous vivons, mais il peut s\u2019agir aussi d\u2019une sorte d\u2019Atlantide, paradis perdu, soci\u00e9t\u00e9 id\u00e9ale. Nous pourrons chercher \u00e0 le comprendre une fois le tableau termin\u00e9.<\/p>\n<p>Quel est son rituel avant de se donner, comme un artiste avant d\u2019entrer en sc\u00e8ne? Un salut virtuel \u00e0 la rivi\u00e8re, sorte de pacte entre la nature et lui. La rivi\u00e8re du Nord. Cette eau noire automnale dont le courant suit la direction du vent et emporte sous nos yeux, ce jour-l\u00e0, des canards tout \u00e9bouriff\u00e9s, qui h\u00e9sitent entre prendre leur envol vers des cieux plus cl\u00e9ments ou partager avec nous la glace et la tourmente \u00e0 venir.<\/p>\n<p>Le choix de ce lieu de vie ne tient pas du hasard seulement. Charles Carson avait besoin de cette eau, de cette rivi\u00e8re qui lui apporte, durant la belle saison, l\u2019occasion de prendre le large en pens\u00e9e, de jeter une ligne \u00e0 l\u2019eau. Il souhaitait cette mouvance, l\u2019eau qui coule dans une direction et qui tout \u00e0 coup bifurque pour faire face au vent. Qui n\u2019arr\u00eate jamais son \u00e9lan, comme la vie elle-m\u00eame. Il ne se sentirait pas heureux dans un paysage plat, une solitude fig\u00e9e, \u00e0 la mani\u00e8re du peintre Lemieux.<\/p>\n<p>Sur l\u2019autre rive, les arbres sont serr\u00e9s les uns contre les autres, frileux, noirs et nus. Ils vont alimenter la m\u00e9lancolie de l\u2019artiste pour de longs mois. Il voudrait tellement que l\u2019\u00e9t\u00e9 perdure, qu\u2019il y ait du soleil en abondance, un hamac cach\u00e9 sous les feuillus pour laisser libre cours \u00e0 une certaine indolence qui l\u2019habite. Afin de produire l\u2019\u00e9nergie cr\u00e9atrice, il lui faut de ces moments suspendus dans le temps, entre ciel et terre, entre action et contemplation.<br \/> Il a eu le loisir d\u2019admirer bien des paysages dans le monde, de plus beaux sans doute. Mais celui-ci se profile \u00e0 l\u2019horizon de son atelier, si pr\u00e8s qu\u2019il pourrait s\u2019y perdre. Il l\u2019apprivoise, il se l\u2019approprie.<\/p>\n<p>\u00ab Et que vienne la neige! \u00bb dit-il. Lorsqu\u2019elle tombe en rafales et qu\u2019on est \u00e0 l\u2019abri, elle devient belle. Sa lumi\u00e8re au mois de janvier est unique, il en convient, mais elle ne servira pas son inspiration, du moins pas consciemment : \u00ab Je n\u2019ai pas envie de peindre ce genre d\u2019atmosph\u00e8re. \u00bb<br \/> La rivi\u00e8re du Nord sugg\u00e8re des images pr\u00e9cises en lui : celles du canot, de la canne \u00e0 p\u00eache, d\u2019une \u00e9chapp\u00e9e dans la furie du temps. Elle est pr\u00e9sente de toute sa force et entretient vivants les souvenirs de son enfance. Du moins d\u2019une certaine p\u00e9riode de son enfance, celle des jeux et de l\u2019insouciance.<br \/> Il choisit de faire comme les canards, les pieds dans la banquise, la t\u00eate dans les nuages \u00e0 attendre qu\u2019elle se gonfle de pluie le printemps prochain, la surprendre \u00e0 l\u00e9cher les cailloux du rivage et la d\u00e9couvrir \u00e9ternellement vive et joyeuse.<\/p>\n<p>Mais revenons au tableau et \u00e0 l\u2019atelier.<\/p>\n<p>La table tr\u00f4nant au milieu de la pi\u00e8ce est recouverte de grandes feuilles de contreplaqu\u00e9. Les pots de peinture acrylique sont \u00e0 port\u00e9e de main, car l\u2019artiste cr\u00e9e ses propres m\u00e9langes selon son inspiration et l\u2019alchimie cr\u00e9atrice des unions secr\u00e8tes entre les pigments et lui. Le choix des couleurs compos\u00e9es n\u2019est pas fortuit. Bien qu\u2019il soit guid\u00e9 par une vaste exp\u00e9rience peaufin\u00e9e d\u2019ann\u00e9es de travail, l\u2019id\u00e9e qui germe et sa sensibilit\u00e9 vont s\u2019imprimer avec leur personnalit\u00e9 propre.<\/p>\n<p>Il a donc r\u00e9uni ses outils et plac\u00e9 le chevalet \u00e0 contre-jour. Un divan projette sur le plancher son ombre rose. Des tableaux r\u00e9cents couvrent les murs. On entend en sourdine la voix du t\u00e9nor Pavarotti.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019aimerais que tu \u00e9coutes bien la derni\u00e8re note, me dit-il en haussant le son de l\u2019appareil. Quelle \u00e9motion! \u00bb<\/p>\n<p>Il peint souvent en \u00e9coutant de la musique qui provoque l\u2019\u00e9mergence d\u2019images, de souvenirs.<\/p>\n<p>L\u2019op\u00e9ra pour lui se r\u00e9sume en ces mots : \u00ab Les violons, l\u2019intensit\u00e9, le drame. Cela me vire \u00e0 l\u2019envers. C\u2019est de l\u2019art pur, un chef-d\u2019\u0153uvre, cette musique! \u00bb<br \/> L\u2019\u0153uvre picturale est elle-m\u00eame une symphonie interpr\u00e9t\u00e9e par un grand orchestre dont chaque instrument, chaque tonalit\u00e9 apporte sa contribution au tableau.<\/p>\n<p>\u00ab La peinture, c\u2019est aussi des mots \u00bb, dit-il en reprenant l\u2019ouvrage interrompu. Peindre ou \u00e9crire rel\u00e8vent du m\u00eame geste. Il aime penser, et il le r\u00e9p\u00e8te souvent, qu\u2019il est devant la toile comme l\u2019\u00e9crivain devant la page blanche.<\/p>\n<p>Il pourrait, \u00e0 l\u2019instar de Baudelaire, d\u00e9clarer que : \u00ab La peinture est une po\u00e9sie qui se voit au lieu de se sentir; et la po\u00e9sie est une peinture qui se sent au lieu de se voir. \u00bb Le po\u00e8te affirmait aussi qu\u2019un coloriste est un po\u00e8te \u00e9pique.<\/p>\n<p>Carson a son \u00e9criture, son style. Il exprime sa cr\u00e9ativit\u00e9, unique en son genre, par une technique remarqu\u00e9e, d\u00e9cod\u00e9e, identifi\u00e9e, qui lui a valu des analyses de la part d\u2019experts et d\u2019historiens en art r\u00e9put\u00e9s, telles qu\u2019elles sont d\u00e9crites dans l\u2019avant-propos.<\/p>\n<p>L\u2019objectif de perfection n\u2019est cependant jamais atteint. C\u2019est \u00e0 la fois une qu\u00eate et un d\u00e9sespoir. Mais c\u2019est aussi du courage. Celui de ne pas baisser les bras, ni la t\u00eate. Comme pour tout artiste v\u00e9ritable, le doute est son compagnon, suivi parfois de p\u00e9riodes d\u2019exaltation o\u00f9 tout semble plus facile, o\u00f9 les \u0153uvres plaisent sans qu\u2019il ait quoi que ce soit \u00e0 repenser. Pour son pur plaisir.<\/p>\n<p>Carson poursuit donc devant moi le tableau entrepris quelques heures plus t\u00f4t, qui se d\u00e9couvre un th\u00e8me, une anecdote. \u00ab Le spectateur doit apprendre \u00e0 lire, consciemment ou pas, les sc\u00e8nes et les sujets propos\u00e9s. Dans un encha\u00eenement presque endiabl\u00e9 des \u00e9l\u00e9ments de la composition, on distingue les propos de Carson derri\u00e8re la puissance formelle de son interpr\u00e9tation \u00bb, expliquait pertinemment Jacques de Roussan.<\/p>\n<p>\u00ab Ce qu\u2019il y a sous nos yeux \u00e0 l\u2019heure actuelle, c\u2019est un brouillon \u00bb, dit le peintre encore insatisfait, soucieux d\u2019aller au bout de ce qu\u2019il a en t\u00eate.<br \/> Que dit-il lui-m\u00eame de son processus de cr\u00e9ation?<\/p>\n<p>\u00ab Je travaille les formes, je laisse couler l\u2019inspiration avec elles et je d\u00e9finis peu \u00e0 peu ce que ce sera. Je ne dessine rien avant. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Il peint beaucoup \u00e0 l\u2019inspiration, \u00e9crivait le critique et historien d\u2019art fran\u00e7ais, Alain Coudert. Le spectateur en ressent l\u2019ardeur, ce souffle exigeant, surtout au contact de ses grands formats. Ex\u00e9cutant l\u2019\u0153uvre aux fronti\u00e8res semi-figurative et non figurative, Carson pose sa mati\u00e8re \u00e0 la spatule, en transparence dans sa juxtaposition de couleurs, obliquement et par petites touches. Il compl\u00e8te ensuite son \u0153uvre par un traitement en diagonale et en \u00e9paisseur des blancs, comme un effet t\u00e9nu de neige. Ceci a pour effet de concentrer la lumi\u00e8re et d\u2019accentuer les contrastes\u2026 On reconna\u00eet la main du ma\u00eetre, celle du carsonisme qui fait \u00e9cole\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Aujourd\u2019hui, pour ce tableau qui vient tout droit de son imaginaire, il veut aller plus loin, faire appara\u00eetre autre chose qui va se raffiner par un trait ici, un trait l\u00e0, se parfaire, demander de la r\u00e9flexion.<\/p>\n<p>Le tableau tel qu\u2019il \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 m\u2019apparaissait abstrait, moderne, \u00e9clatant, et le peintre aurait pu s\u2019arr\u00eater l\u00e0. Magie de l\u2019image qui nous entra\u00eene tr\u00e8s loin, dans un seul regard. Selon moi, il s\u2019agissait d\u2019un tableau digne d\u2019enrichir une collection priv\u00e9e.<\/p>\n<p>\u00ab Voil\u00e0, c\u2019est fini, je signe \u00bb, aurait-il pu me dire.<\/p>\n<p>Mais a surgi cette impulsion incontr\u00f4lable qui l\u2019a ramen\u00e9 \u00e0 la spatule, au pinceau, au regard soucieux et pointu pos\u00e9 sur le tableau. C\u2019est qu\u2019il sentait \u00e9merger autre chose qui n\u2019\u00e9tait pas tout \u00e0 fait en vie encore, autre chose qui n\u2019attendait que lui pour venir au monde.<\/p>\n<p>Cette autre chose tir\u00e9e du magma de couleurs devenait des fleurs, un bouquet entier, me semblait-il. Oui, mais quelles fleurs? O\u00f9 est le mod\u00e8le? Il n\u2019y en a pas. Celles-l\u00e0 n\u2019ont pas de nom. On ne peut pas dire en les regardant : \u00ab Ah! Voil\u00e0 des pivoines. Des roses! \u00bb<\/p>\n<p>Et le vase et la table qui n\u2019existaient pas il y a \u00e0 peine quelques instants, ce d\u00e9cor, cette perspective tout \u00e0 coup install\u00e9e par un trait et qui donne de la profondeur au tableau. De quelles superpositions de tons sont-ils issus? De quels gestes? Encore une fois, o\u00f9 est le mod\u00e8le? Comment voit-il ce qui semble invisible \u00e0 l\u2019\u0153il nu?<\/p>\n<p>J\u2019ai pourtant bien regard\u00e9, je n\u2019ai rien vu; il n\u2019y a aucun signe ext\u00e9rieur d\u2019inspiration. Le tableau a \u00e9t\u00e9 ex\u00e9cut\u00e9 de l\u2019int\u00e9rieur. Tout est apparu, a disparu, r\u00e9apparu; l\u2019\u00e9bauche et plus tard le tableau fini ont \u00e9t\u00e9 un tour unique de prestidigitation.<\/p>\n<p>\u00c9tonnement de ma part! Il est lui-m\u00eame surpris, surexcit\u00e9. C\u2019est cette \u00e9motion qu\u2019il recherche en peignant. \u00ab Ce plaisir \u00bb, ajoute-t-il. Et cette d\u00e9couverte d\u2019un secret en son \u00eatre qui s\u2019incarne sur la toile. Comment son cerveau a-t-il pu emmagasiner tant d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9pars et comment l\u2019inconscient parvient-il \u00e0 y mettre de l\u2019ordre? Touches subliminales et subtiles de jours enfuis, de paysages, d\u2019\u00e9motions, d\u2019amours; les heures pass\u00e9es \u00e0 r\u00eaver, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir, \u00e0 donner un sens \u00e0 la vie. Tout nourrit l\u2019acte de cr\u00e9er.<\/p>\n<p>M\u00e9moire heureuse aussi, puisque, dans une sorte d\u2019hallucination, ce qui appara\u00eet sur la toile est primesautier, et peut s\u2019expliquer comme l\u2019\u00e9crivait Guy Robert :<\/p>\n<p>\u00ab Peindre n\u2019est pas copier, ni reproduire. Peindre, c\u2019est \u00e9voquer comme chez C\u00e9zanne, ou c\u00e9l\u00e9brer comme chez Rubens, voire fustiger comme chez Francis Bacon. Mais peindre, c\u2019est surtout faire appara\u00eetre, r\u00e9v\u00e9ler, \u201cdonner \u00e0 voir\u201d, selon le beau titre d\u2019un recueil de po\u00e8mes d\u2019\u00c9luard, publi\u00e9 en 1939. \u00bb<\/p>\n<p>Charles d\u00e9code l\u2019\u00e9tonnement sur mon visage et lit dans mes pens\u00e9es :<\/p>\n<p>\u2013 Tu te poses la question, n\u2019est-ce pas? Est-ce une nature morte? C\u2019est ainsi que l\u2019on d\u00e9crit ce genre de peinture. Je pense que ce n\u2019est pas une expression juste. Je cr\u00e9e une nature pleine de vie, moi, exub\u00e9rante, loin d\u2019\u00eatre morte! Pourquoi inventer des mots qui sonnent faux et cachent leur vrai sens?<\/p>\n<p>Le peintre est en pleine d\u00e9rive de langage. Son regard s\u2019illumine et il \u00e9clate de rire en suivant mon regard absorb\u00e9 par le tableau.<br \/> \u2013 Quel est le message que tu veux transmettre?<\/p>\n<p>Il r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 sa r\u00e9ponse.<\/p>\n<p>J\u2019ai le temps d\u2019ajouter :<\/p>\n<p>\u2013 Et faut-il absolument un message?<\/p>\n<p>\u2013 Certes le langage de la peinture abstraite n\u2019est pas compris par tout le monde.<\/p>\n<p>Il n\u2019y a aucune part de snobisme dans cette r\u00e9flexion. Bien au contraire. Son humilit\u00e9 naturelle favorise son empathie pour les autres :<br \/> \u00ab Il faut d\u2019abord comprendre les gens pour qu\u2019ils comprennent une \u0153uvre. Comprendre qu\u2019ils n\u2019ont peut-\u00eatre pas eu l\u2019\u00e9ducation scolaire, la culture familiale ou des contacts r\u00e9p\u00e9t\u00e9s avec l\u2019art pour comparer les artistes, analyser les cheminements, les techniques diff\u00e9rentes. \u00bb<\/p>\n<p>Il ne tient pas \u00e0 ce que son travail reste en vase clos, n\u2019appartienne qu\u2019\u00e0 une \u00e9lite. \u00ab Je veux donner une ouverture \u00e0 l\u2019\u0153uvre. L\u2019ouverture n\u00e9cessaire \u00e0 la bonne compr\u00e9hension du public. \u00bb<\/p>\n<p>La conscience des \u00eatres en g\u00e9n\u00e9ral tient \u00e0 sa personnalit\u00e9 profonde, mais est aussi le r\u00e9sultat d\u2019une vie en dents de scie, en d\u00e9boires qui le porte \u00e0 les comprendre sans effort. C\u2019est \u00e0 la fois une force et une faiblesse, peut-on penser lorsqu\u2019on le conna\u00eet mieux.<\/p>\n<p>Il croit qu\u2019il doit partager son talent et son savoir-faire avec tous ceux qui y sont sensibles. Son travail de peintre, c\u2019est une chose, mais, lorsqu\u2019il ne peint pas, qu\u2019il redevient un homme \u00ab ordinaire \u00bb, il \u00e9coute toutes les histoires, tous les chagrins, se laisse s\u00e9duire par les larmes, fond devant la mis\u00e8re, pleure avec le pleureur. Est-il n\u00e9cessaire de pr\u00e9ciser qu\u2019il a eu son lot d\u2019entourloupes et de h\u00e2bleurs? Il tente aujourd\u2019hui de mieux se prot\u00e9ger, mais la carapace est toujours douce et tendre au toucher.<\/p>\n<p>Au moment o\u00f9 il cr\u00e9e, un artiste participe \u00e0 la beaut\u00e9 de l\u2019univers. C\u2019est un acte de communion entre les \u00eatres humains. Un don de r\u00e9demption.<br \/> Le peintre Rouault avait une vision douloureuse de son art : \u00ab La peinture n\u2019est pour moi qu\u2019un moyen d\u2019oublier la vie. Un cri dans la nuit. Un sanglot rat\u00e9. Un rire qui s\u2019\u00e9trangle. \u00bb<\/p>\n<p>Carson va dans la direction oppos\u00e9e.<\/p>\n<p>Il y a des moments, bien s\u00fbr, o\u00f9 le sens de la vie nous \u00e9chappe, o\u00f9 la vue se brouille, o\u00f9 l\u2019espoir s\u2019effiloche. Il faut r\u00e9sister aux assauts du n\u00e9gativisme, rester vivant co\u00fbte que co\u00fbte.<\/p>\n<p>\u00ab Je veux apaiser avec ma peinture. J\u2019aimerais consoler celui qui est triste, lui redonner le go\u00fbt de vivre. L\u2019art doit nous rendre meilleurs, avec toute la passion de la vie, toute l\u2019\u00e9nergie du possible. \u00bb<\/p>\n<p>Il a la t\u00eate pleine de choses \u00e0 dire et n\u2019a pas encore livr\u00e9 tous ses mots, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une richesse in\u00e9puisable.<\/p>\n<p>Au d\u00e9but de la cinquantaine, il se sent d\u2019attaque, r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9 par la mise au rancart des tristesses de sa vie. Il a fait ce choix, il y a relativement peu de temps, de travailler sur le bonheur, sur son bonheur, de rester lov\u00e9 dans une bulle rose et douce. Le diable emporte la notion que les artistes ne peuvent cr\u00e9er que dans la souffrance, ou dans l\u2019orgueil m\u00eame, tout concentr\u00e9s sur le para\u00eetre! Il jette un sort aux d\u00e9faitistes. Et tant pis s\u2019il n\u2019est pas compris au premier regard. Il prend sa revanche avec ceux qui tressaillent devant un tableau et qui rendent gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019artiste, \u00e0 leur mani\u00e8re, en choisissant de l\u2019emporter chez eux, dans leur intimit\u00e9.<\/p>\n<p>Alors, il peint. La nuit de pr\u00e9f\u00e9rence. Il n\u2019a pas besoin de paysages, de mod\u00e8les vivants, ni de cartes postales. La lumi\u00e8re du jour ne lui est pas indispensable; il la jette sur la toile la nuit en \u00e9clats multiples par la seule force de son \u00e9vocation.<\/p>\n<p>\u2013 Tu y vois clair?<\/p>\n<p>\u2013 La nuit, je suis forc\u00e9 de travailler des couleurs plus intenses. Alors, le tableau, le jour, \u00ab \u00e9clate \u00bb.<\/p>\n<p>La nuit, il r\u00f4de comme un chat dans la maison sur le bout des pieds. Ses savates famili\u00e8res et us\u00e9es le m\u00e8nent droit \u00e0 l\u2019atelier, en traversant d\u2019abord la cuisine, le salon, son bureau, tandis que la maisonn\u00e9e est endormie. Il centre son esprit sur un point. La toile qu\u2019il a tendue plus t\u00f4t dans la journ\u00e9e irradie dans le noir.<\/p>\n<p>Le temps pour lui semble n\u2019avoir ni commencement ni fin. Parfois, une lune bienveillante lui tient compagnie en \u00e9clairant juste ce qu\u2019il faut sur sa table de travail. Les silences familiers de la maison, le chien \u00e0 ses pieds :<\/p>\n<p>\u2013 Chut! Ne fais pas de bruit, lui dit-il.<\/p>\n<p>Ce sera pendant quelques heures la f\u00eate des images lointaines, rayonnantes sur la toile de lin, transform\u00e9es, transfigur\u00e9es.<\/p>\n<p>\u00ab [\u2026] Il ennoblit ses mod\u00e8les jusqu\u2019\u00e0 la sublimation la plus totale. Il les plonge dans un bain de lumi\u00e8re et de couleurs et leur redonne leur essence premi\u00e8re, leur faisant ainsi atteindre, au travers de cette brume lumineuse et color\u00e9e, une apparence multidimensionnelle\u2026 \u00bb, \u00e9crivait Caroline Leroux, critique d\u2019art (extrait des \u00c9ditions Utilis, Art 1997).<\/p>\n<p>Ce calme! Le corps et l\u2019esprit r\u00e9concili\u00e9s, voil\u00e0 ce qu\u2019il aime de la nuit. Et tout ce qu\u2019elle lui a donn\u00e9 lorsqu\u2019elle se retire \u00e0 l\u2019aube, tout cet accomplissement. Quelle joie de peindre! Et quelle bienheureuse fatigue que cette joie!<\/p>\n<p>Les heures s\u2019\u00e9tirent entre nous et le peintre est toujours debout sur des jambes solides, esquissant de temps \u00e0 autre un pas arri\u00e8re. Les sourcils fronc\u00e9s, il v\u00e9rifie la composition, le cheminement de l\u2019\u0153uvre. Et voil\u00e0 qu\u2019elle lui fait exprimer cette autre id\u00e9e.<\/p>\n<p>\u2013 Le r\u00f4le de l\u2019art est de cr\u00e9er l\u2019\u00e9motion. Le tableau doit nous parler, nous emporter loin, le plus loin possible. On ne doit pas acheter un tableau sous pr\u00e9texte que le peintre est bien cot\u00e9. C\u2019est une tr\u00e8s mauvaise d\u00e9cision. Ce qu\u2019il faut reconna\u00eetre chez un artiste, c\u2019est cette volont\u00e9 d\u2019aller plus loin dans la communication.<\/p>\n<p>En 1993, \u00e0 l\u2019occasion du lancement du livre Carson, publi\u00e9 chez Iconia, et \u00e9crit par Guy Robert, la conservatrice du Mus\u00e9e Vaudreuil-Soulanges o\u00f9 avait lieu l\u2019\u00e9v\u00e9nement, Pierrette Labont\u00e9, a confirm\u00e9 l\u2019objectif de l\u2019artiste : \u00ab Lire ses \u0153uvres, c\u2019est contempler, c\u2019est d\u00e9couvrir la figuration \u00e0 travers l\u2019abstraction dans une explosion chromatique qui apporte joie et bonheur de vivre. Elles font du bien au c\u0153ur. Leur qualit\u00e9, leur originalit\u00e9 et leur dynamisme nous entra\u00eenent, nous emportent, nous r\u00e9jouissent. \u00bb<\/p>\n<p>\u00ab Objets inanim\u00e9s, avez-vous donc une \u00e2me? \u00bb, se demandait le po\u00e8te. Pour l\u2019artiste peintre, le plus grand d\u00e9fi consiste \u00e0 donner une \u00e2me \u00e0 l\u2019ensemble de son \u0153uvre.<\/p>\n<p>\u2013 L\u2019\u0153uvre porte en elle-m\u00eame sa propre \u00e9motion. Mais son cr\u00e9ateur en est l\u2019instigateur, reconna\u00eet Carson.<\/p>\n<p>Il y a la forme et il y a le fond. La pens\u00e9e de l\u2019artiste est indissociable d\u2019une \u0153uvre marquante, durable. Elle doit s\u2019articuler sur une profonde sensibilit\u00e9, sur l\u2019intelligence universelle.<\/p>\n<p>Pour donner de l\u2019\u00e9quilibre \u00e0 un tableau, rien de tel que les math\u00e9matiques, les r\u00e8gles de compositions, la r\u00e8gle d\u2019or, les r\u00e8gles de perspectives, sugg\u00e8re-t-il.<\/p>\n<p>\u2013 Elles sont la rigueur quand tout le reste para\u00eet illogique.<\/p>\n<p>Il aurait aim\u00e9 poursuivre ses \u00e9tudes pour en comprendre mieux les rouages. Car les math\u00e9matiques rec\u00e8lent une intuition qui rejoint l\u2019art : des oppositions certes, et finalement une logique formelle construite sur la base du symbolisme. Les chiffres eux-m\u00eames sont des symboles. Nombres et symboles, pour les math\u00e9matiques : espace et temps pour l\u2019Art.<\/p>\n<p>Un tableau fini n\u2019est pas incertain; il contient sa propre logique et s\u2019adresse \u00e0 nous dans une langue intelligible. C\u2019est un monde en soi. Comme dans la galaxie o\u00f9 la multitude est tout de m\u00eame organis\u00e9e. Il se laisse soudain emporter par son enthousiasme :<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai toujours eu des envies de grands tableaux, s\u2019\u00e9crie-t-il, en esquissant de larges gestes. Je vais exploser!<\/p>\n<p>Dans un m\u00eame souffle, il ajoute :<\/p>\n<p>\u2013 Il faut que je consacre le temps voulu \u00e0 ce quelque chose d\u2019immense que j\u2019ai envie de cr\u00e9er. Ma t\u00eate est pleine, elle d\u00e9borde, c\u2019est difficile \u00e0 expliquer. Et, si je ne fais pas bient\u00f4t ce qui est l\u00e0, je vais \u00eatre profond\u00e9ment malheureux. J\u2019ai d\u00e9j\u00e0 connu cette exaltation, mais de cette intensit\u00e9, jamais.<br \/> Dans cette expectative, il y a une part de souffran-ce. Il pense \u00e0 tous ceux-l\u00e0 avant lui qui ont d\u00fb traverser cet \u00e9tat et qu\u2019il admire du plus profond de son \u00eatre : les L\u00e9onard de Vinci, Michel-Ange, Turner, Matisse. Ces g\u00e9nies qui ont donn\u00e9 leur vie \u00e0 l\u2019Art et dont les \u0153uvres traversent le Temps et continuent d\u2019\u00e9mouvoir.<\/p>\n<p>L\u2019artiste ferme un instant les yeux, d\u00e9pose ses lunettes sur la table, repousse de la main le chevalet. La fatigue commence \u00e0 creuser sa niche dans ses reins. Il s\u2019\u00e9tire comme un chat. De gros nuages noirs chevauchent le ciel, la rivi\u00e8re est devenue sombre, la fin du jour allonge son ombre \u00e0 nos pieds et jusque sous nos yeux. La lumi\u00e8re n\u2019est d\u00e9cid\u00e9ment plus la m\u00eame.<\/p>\n<p>Le tableau non plus. La couleur est souveraine, organis\u00e9e et insuffle d\u00e9j\u00e0 son \u00e9nergie.<\/p>\n<p>\u00ab La couleur pure! Il faut tout lui sacrifier. L\u2019intensit\u00e9 de la couleur indiquera la nature de la couleur \u00bb, disait Gauguin.<\/p>\n<p>Couleurs et sujets sont apparus, les uns et les autres entrelac\u00e9s, ne faisant plus qu\u2019un. Il ne semble pas y avoir eu de v\u00e9ritables difficult\u00e9s picturales au cours de ces heures de travail. Ou bien est-ce une esp\u00e8ce d\u2019\u00e9tat de gr\u00e2ce propre \u00e0 l\u2019artiste, qui a suffi \u00e0 les gommer? Le tableau pourrait \u00eatre sign\u00e9; il ne le sera que plusieurs jours plus tard.<\/p>\n<p>Le ton des confidences baigne dans une douce torpeur. Il faudrait du caf\u00e9. La voix est plus rauque, assourdie.<\/p>\n<p>\u2013 Tu n\u2019as pas l\u2019habitude de diss\u00e9quer ton travail?<\/p>\n<p>\u2013 En cours de cr\u00e9ation, non. Le processus exige une parfaite concentration. L\u00e0, je suis entre deux mondes. Il faut une sorte de transe pour peindre. Et expliquer la fa\u00e7on de faire une \u0153uvre au fur et \u00e0 mesure de sa mise au monde me ram\u00e8ne au r\u00e9el, me fait perdre le fil. Voil\u00e0 pourquoi je ne le fais jamais.<\/p>\n<p>Il a souvent dit : \u00ab L\u2019art de peindre est d\u2019oublier la mati\u00e8re, cette derni\u00e8re n\u2019existe pas&#8230; elle n\u2019est plus qu\u2019ombres, lumi\u00e8res et couleurs aux reflets multiples. \u00bb<\/p>\n<p>Voil\u00e0 qu\u2019on le r\u00e9clame pour le d\u00eener.<\/p>\n<p>Ce partage intime d\u2019une journ\u00e9e de travail au cours de laquelle un tableau s\u2019est \u00e9bauch\u00e9, s\u2019est poli, s\u2019est inscrit dans sa r\u00e9alit\u00e9, a permis de tisser des liens avec l\u2019artiste, d\u2019investir son int\u00e9riorit\u00e9, d\u2019\u00e9tablir le pacte de la confiance mutuelle gr\u00e2ce \u00e0 laquelle il pourra explorer plus avant.<br \/> C\u2019est la fin de la journ\u00e9e des premiers pas vers la d\u00e9couverte de l\u2019artiste.<\/p>\n<p>Ce fut tout au long des jours, des mois, un processus sem\u00e9 de d\u00e9couvertes multiples; de fascinants paysages int\u00e9rieurs, quelques fois noy\u00e9s de brume, d\u2019autres fois nimb\u00e9s de rose.<\/p>\n<p>Le mois de mars 1957 \u00e9tait comme ceux que ce pays conna\u00eet : gris, d\u00e9goulinant, porteur de giboul\u00e9es ou de giboulettes, selon l\u2019expression acadienne, cette neige mouill\u00e9e et molle qui tombe du ciel en rafales et r\u00e9duit \u00e0 n\u00e9ant l\u2019esp\u00e9rance de temps doux. C\u2019est aussi en g\u00e9n\u00e9ral un temps de lassitude, un entre-deux, apr\u00e8s le long hiver qui nous a priv\u00e9s de chaleur et de lumi\u00e8re. D\u00e8s la deuxi\u00e8me semaine du mois, \u00e0 l\u2019approche de la date officielle du printemps, on se sent des fourmis dans les jambes, on a envie d\u2019ouvrir grand les fen\u00eatres. Pour peu qu\u2019un tout petit rayon de soleil nous y invite.<br \/> On imagine ais\u00e9ment l\u2019impatience du couple devant l\u2019\u00e9minence de la venue au monde de leur cinqui\u00e8me enfant, pr\u00e9vue le 13 mars. Surtout pour Claire, jeune m\u00e8re d\u00e9j\u00e0 fortement accapar\u00e9e par quatre enfants turbulents attach\u00e9s \u00e0 ses pas.<\/p>\n<p>Pour elle, les journ\u00e9es sont bien remplies, le ventre lourd, les pieds endoloris; elle est parfois rompue de fatigue par des nuits de veille si l\u2019un d\u2019entre eux a \u00e9t\u00e9 malade. Sans compter l\u2019ordinaire de la maison qui exige temps et \u00e9nergie!<\/p>\n<p>Pour lui, l\u2019hiver a \u00e9t\u00e9 particuli\u00e8rement rude. Entre son travail de r\u00e9parations m\u00e9caniques au garage familial, les tracasseries inh\u00e9rentes \u00e0 la bonne marche de son affaire, les menus travaux pour rendre son foyer plus confortable, le chef de famille est, lui aussi, \u00e9reint\u00e9. On le retrouve parfois taciturne, mais habit\u00e9 d\u2019une forte ambition qui ne s\u2019est jamais d\u00e9mentie au fil des ann\u00e9es.<\/p>\n<p>Les a\u00een\u00e9s entendent leurs parents discuter de la possibilit\u00e9, de la n\u00e9cessit\u00e9 une fois encore de d\u00e9m\u00e9nager. Changer de maison est un geste qui se justifie par le d\u00e9sir de trouver mieux, plus grand, plus confortable.<\/p>\n<p>Au moment de la naissance de Charles, ils habitaient le quartier ouvrier Saint-Michel \u00e0 Montr\u00e9al. C\u2019\u00e9tait dans la rue, dans la ruelle, au parc que les enfants apprivoisaient leur univers.<\/p>\n<p>Le 13 mars 1957 tel que pr\u00e9vu, dans un d\u00e9cor de briques, de bois et de pierres, en pleine nature citadine, quand l\u2019hiver fond en rigoles, est n\u00e9 le cinqui\u00e8me enfant de la famille : Charles.<\/p>\n<p>Un autre gar\u00e7on!<\/p>\n<p>En attendant la venue de ce futur petit-fils, le grand-p\u00e8re paternel avait fabriqu\u00e9 des jouets en bois fignol\u00e9s avec tendresse. La grand-m\u00e8re poss\u00e9dait bien des habilet\u00e9s comme celle de fabriquer des sucres d\u2019orge dont les enfants raffolaient! Elle \u00e9tait prodigue de g\u00e2teries \u00e0 leur \u00e9gard. Ces gestes simples \u00e9taient remplis d\u2019une grande affection.<\/p>\n<p>Chez les gar\u00e7ons qui pr\u00e9c\u00e8dent Charles, la venue d\u2019un nouveau b\u00e9b\u00e9 ne signifiait pas grand-chose \u00e0 part le fait qu\u2019ils seraient encore plus nombreux \u00e0 se partager l\u2019attention maternelle.<\/p>\n<p>Ce sentiment confus est une ombre port\u00e9e sur le nouveau venu, d\u00e9clar\u00e9 officieusement futur souffre-douleur. N\u2019est-ce pas souvent le r\u00f4le ingrat du benjamin dans l\u2019organisation du pouvoir des a\u00een\u00e9s? Qui sera le m\u00e2le dominant dans la meute? Les paris se sont ouverts, chacun des gar\u00e7ons poss\u00e9dant une forte personnalit\u00e9. Et jusqu\u2019\u00e0 quel point la guerre aura-t-elle lieu dans l\u2019enfance d\u2019abord et plus tard dans la vie?<br \/> C\u2019est au fil des ann\u00e9es que le cinqui\u00e8me enfant de la famille se rendra compte de leurs d\u00e9faillances malgr\u00e9 leurs airs de conqu\u00e9rants. C\u2019est en vieillissant au sein de cette meute que le cinqui\u00e8me enfant aiguisera ses dents.<\/p>\n<p>La naissance de Charles ne marque pas la fin de la famille, loin de l\u00e0. Cinq autres enfants vont venir grossir le clan apr\u00e8s lui. \u00ab Ma m\u00e8re n\u2019a jamais eu beaucoup de vacances \u00bb, reconna\u00eet Charles, magnanime, car il sait, maintenant qu\u2019il est p\u00e8re lui-m\u00eame, ce qu\u2019une famille repr\u00e9sente.<br \/> M\u00eame s\u2019il \u00e9tait jeune, il a surpris \u00e0 maintes reprises cette envie que son p\u00e8re et sa m\u00e8re \u00e9prouvaient de se retrouver en couple. \u00ab De temps en temps, on les voyait en route pour l\u2019\u00e9glise, seul lieu o\u00f9 ils pouvaient se retrouver seuls sans toute la marmaille. \u00bb<\/p>\n<p>Il les comprend d\u2019avoir eu envie d\u2019\u00eatre ailleurs au loin, sur des plages, sous des cieux plus cl\u00e9ments, pour adoucir leur vie quotidienne. Go\u00fbt de l\u2019aventure? Ils choisiront de temps \u00e0 autre des escapades sur les plages am\u00e9ricaines, dans des lieux touristiques populaires, lorsque l\u2019\u00e9tat de leur fortune le permettra. Seuls les derniers-n\u00e9s de la famille profiteront le plus souvent de ces plaisirs. Comment, de toute fa\u00e7on, pourraient-ils partir \u00e0 douze dans une auto?<\/p>\n<p>Au cours de sa tendre enfance, Charles s\u2019est souvent perdu dans ses pens\u00e9es, semblable \u00e0 tout enfant imaginatif et sensible. Une feuille d\u2019arbre qui virevolte, un nuage, et voil\u00e0 que cet enfant n\u2019est plus l\u00e0. On a beau le r\u00e9clamer, le chercher, son esprit vagabonde parmi les belles choses du monde, toutes celles qui sont invisibles et myst\u00e9rieuses.<\/p>\n<p>Ce serait tellement plus facile de regarder le paysage, de suivre du regard l\u2019eau noire de la rivi\u00e8re, de se balancer langoureusement et tranquillement au rythme du temps. Suivre la trace d\u2019un r\u00eave, mais ne pas faire l\u2019effort de le r\u00e9aliser. Comme des millions d\u2019\u00eatres humains.<\/p>\n<p>L\u2019environnement de son enfance ne portait pas particuli\u00e8rement \u00e0 r\u00eavasser. C\u2019\u00e9tait un luxe de se laisser aller. Le contexte \u00e9conomique de l\u2019\u00e9poque, la dynamique familiale ne donnaient pas beaucoup le temps aux images vagues de se fixer. Autant d\u2019enfants dans la famille! Tant d\u2019agitation quotidienne! Et tellement de pr\u00e9occupations \u00e0 la fois indispensables et triviales chez des parents qui avaient la responsabilit\u00e9 premi\u00e8re de mener tous leurs moussaillons \u00e0 bon port.<\/p>\n<p>Le r\u00eave \u00e9veill\u00e9 est pourtant si fertile, si prometteur! Surtout pour une jeune personnalit\u00e9 sensible qui se cherche. Peut-\u00eatre davantage chez un \u00eatre muni d\u2019antennes qui se rendait compte assez rapidement que, si rien n\u2019est solide en ce monde, rien n\u2019est acquis, qu\u2019il faut se tenir aux aguets \u00e0 l\u2019\u00e9gard des d\u00e9rapages quotidiens des \u00eatres qui nous entourent. On doit essayer de prot\u00e9ger le confort de son r\u00eave, tenir \u00e9loign\u00e9e l\u2019anarchie et rester accroch\u00e9 aux plus belles choses du monde, celles justement qu\u2019on ne voit pas.<\/p>\n<p>Peut-\u00eatre est-ce ainsi que l\u2019imaginaire d\u2019un artiste se cr\u00e9e.<\/p>\n<p>Peindre, c\u2019est comme inspirer et en m\u00eame temps expirer. Le geste s\u2019inscrit dans la vie, au m\u00eame titre qu\u2019un c\u0153ur qui bat. Voil\u00e0 plus de 30 ans que Charles Carson a fait le choix de maintenir vivant son souffle pour la cr\u00e9ation. Une \u00e9nergie renouvelable, mais fragile. Chez tout artiste, le d\u00e9fi consiste \u00e0 garder les pieds sur terre tout en ayant la t\u00eate dans les nuages.<\/p>\n<p>Peindre, c\u2019est aussi cr\u00e9er des \u00e9l\u00e9ments et ensuite les r\u00e9unir pour en faire une \u0153uvre. Comme pour une musique qui s\u2019\u00e9bauche de l\u2019int\u00e9rieur et veut prendre le large, une page qui se noircit de mots, un corps qui danse. Une \u0153uvre est d\u2019abord issue d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e9pars qui, par la magie du talent, composent une production distincte et coh\u00e9rente.<\/p>\n<p>Faire \u00e9merger tout de suite, entre un pinceau et une toile, par la seule force de l\u2019imaginaire, ce qui n\u2019existait pas. Le d\u00e9fi est de pouvoir faire comprendre et aimer cette chose nouvelle, la rendre accessible.<\/p>\n<p>\u00c0 cette \u00e9poque pas si lointaine, faut-il le rappeler, les clochers des \u00e9glises catholiques \u00e9taient nombreux \u00e0 poindre dans le ciel qu\u00e9b\u00e9cois. On avait m\u00eame surnomm\u00e9 Montr\u00e9al : la ville aux cent clochers! Et les parvis d\u2019\u00e9glise depuis le d\u00e9but de la colonie et encore au cours de la deuxi\u00e8me moiti\u00e9 du XXe si\u00e8cle constituaient le lieu par excellence des rassemblements sociaux. Des bavardages.<\/p>\n<p>Lieu rassembleur, c\u2019est l\u00e0 que s\u2019entretenait le rite catholique invitant les familles, hommes, femmes et enfants, \u00e0 une pratique fervente. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9glise, le silence \u00e9tait obligatoire, et le respect des lieux imposait m\u00eame une certaine rigueur dans la tenue vestimentaire. Chapeaux \u00e0 plumes et \u00e0 voilettes pour les femmes, col empes\u00e9 et veston du dimanche pour les hommes. Plusieurs fois par ann\u00e9e, \u00e0 l\u2019occasion des grandes f\u00eates religieuses, les enfants y \u00e9trennaient leurs nouveaux atours.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0, pour l\u2019enfant sensible, les caract\u00e9ristiques d\u2019un certain esth\u00e9tisme qui s\u2019imprimait par le protocole, les rituels, la tradition.<br \/> L\u2019int\u00e9rieur du temple catholique, qu\u2019il f\u00fbt situ\u00e9 dans une riche paroisse ou dans un village modeste, refl\u00e9tait le go\u00fbt baroque, impos\u00e9 par des si\u00e8cles d\u2019architecture religieuse. La demeure de Dieu devait \u00eatre la plus brillante, la plus somptueuse de toutes.<\/p>\n<p>Ce fut l\u00e0 le d\u00e9cor des premiers \u00e9mois et d\u00e9couvertes esth\u00e9tiques de nombreuses g\u00e9n\u00e9rations. Si certains fid\u00e8les y \u00e9taient plus ou moins sensibles, d\u2019autres, par ailleurs, en subissaient un \u00e9merveillement b\u00e9at. L\u2019\u00e9glise physique de pierre et de verre semait le germe d\u2019un r\u00eave, d\u2019une certaine vision de la beaut\u00e9.<\/p>\n<p>O\u00f9 donc ailleurs qu\u2019\u00e0 cet endroit pouvait-on voir la lumi\u00e8re transfigur\u00e9e de vitraux \u00e9clatants, admirer l\u2019\u00e9tonnant talent des sculpteurs de statues, et celui non moins spectaculaire des peintres de tableaux du chemin de Croix? La musique elle-m\u00eame, les voix, tout le r\u00e9pertoire sacr\u00e9 ont souvent consacr\u00e9 des vocations artistiques. Le silence et le recueillement jouaient un r\u00f4le subliminal pour imprimer des images fortes, durables.<\/p>\n<p>Charles, tout petit, assistant en compagnie de ses parents et de ses fr\u00e8res aux c\u00e9r\u00e9monies religieuses, surtout celles des grandes f\u00eates qui exigeaient un c\u00e9r\u00e9monial particulier, y trouvait un pur ravissement. Il remarquait tout. Les peintures en trompe-l\u2019\u0153il, les habits sacerdotaux brod\u00e9s d\u2019or, la foule recueillie. Il s\u2019en souvient encore avec \u00e9motion. Le charme op\u00e9rait d\u00e9j\u00e0 quand il franchissait les lourdes portes de l\u2019\u00e9glise \u00e0 Repentigny, ville de banlieue cossue o\u00f9 la famille \u00e9tait all\u00e9e s\u2019installer quelque temps apr\u00e8s sa naissance. Il passera toute sa jeunesse \u00e0 cet endroit.<\/p>\n<p>Sensible aux symboles de mani\u00e8re pr\u00e9coce, en plongeant son index dans l\u2019eau du b\u00e9nitier, il se sentait purifi\u00e9 et l\u00e9gitim\u00e9. De quoi? D\u2019entrer de plain-pied dans une caverne d\u2019Ali Baba somptueuse. De se gaver les yeux de tout ce qui brille : celle de la flamme dansante des lampions dans les chandeliers, celle des cand\u00e9labres. M\u00eal\u00e9s \u00e0 l\u2019odeur de la cire fondante des bougies flottant dans l\u2019air, les effluves de l\u2019encens lui donnaient vaguement la naus\u00e9e.<\/p>\n<p>Selon l\u2019heure du jour, la lumi\u00e8re ext\u00e9rieure se r\u00e9percutait sur les saints de pl\u00e2tre, conf\u00e9rant \u00e0 leurs yeux de vitre un air de vie. Les anges et les saints des vitraux s\u2019animaient. L\u2019enfant Charles \u00e9tait emport\u00e9 dans un autre monde. \u00c9videmment ce n\u2019est qu\u2019aujourd\u2019hui qu\u2019il en mesure l\u2019impact sur son imaginaire, dans un souvenir sublim\u00e9 et attendri.<\/p>\n<p>\u00c9tait-il agit\u00e9? On l\u2019imagine plut\u00f4t immobile, docile, imitant la foule, nullement mortifi\u00e9 ni impatient. Silences, chuchotements et psalmodies, debout, assis, \u00e0 genoux, tout cela ajoutait au myst\u00e8re enveloppant.<\/p>\n<p>Il y croyait. C\u2019\u00e9tait sa foi. Une foi enfantine, na\u00efve et absolue.<\/p>\n<p>Quel \u00e9tait donc le lien qui l\u2019unissait \u00e0 Dieu dans sa jeunesse? Quand on ne sait rien du grand Myst\u00e8re, quand on est un enfant, on suit la voie que les autres nous tracent. Avec le temps, si la foi fuit, Dieu s\u2019\u00e9loigne petit \u00e0 petit et sa voix dispara\u00eet. On est seul. On cherche un P\u00e8re.<br \/> Une fois qu\u2019il est adulte, l\u2019\u00e9glise, symbole de la r\u00e9union de fid\u00e8les unis par les m\u00eames croyances, a perdu sa magie, quelque peu de sa po\u00e9sie, de son authenticit\u00e9 \u00e0 ses yeux. Pourquoi? La foi est un myst\u00e8re, et la perte de cette derni\u00e8re l\u2019est encore plus. Il s\u2019en est \u00e9loign\u00e9, a suivi en cela la d\u00e9saffection d\u2019une partie du peuple qu\u00e9b\u00e9cois envers les pratiques religieuses.<\/p>\n<p>Charles comme tant d\u2019autres se demande ce que Dieu fait pour les \u00eatres humains, quelle est cette sorte d\u2019amour qui ne peut emp\u00eacher les catastrophes de se produire? Il a alors d\u00e9velopp\u00e9 une spiritualit\u00e9 personnelle bas\u00e9e davantage sur le d\u00e9sir de l\u2019Homme d\u2019atteindre l\u2019absolu en poursuivant un id\u00e9al. Qu\u2019il soit artiste ou mystique, l\u2019Homme tend toujours vers la perfection.<\/p>\n<p>Sa libert\u00e9 individuelle, sa libert\u00e9 d\u2019artiste sont allergiques, depuis qu\u2019il en est conscient, aux diktats quels qu\u2019ils soient. Si l\u2019artiste doit \u00eatre esclave de quelque chose, c\u2019est de l\u2019impulsion de cr\u00e9er seulement. Une exigence absolue.<\/p>\n<p>Et puis le Dieu de son enfance ne doit pas \u00eatre enferm\u00e9 uniquement dans un lieu de pierres, mais dans le vivant : \u00ab Il est en nous, en chacun de nous, car la cr\u00e9ation ne peut \u00eatre guid\u00e9e que par la puissance d\u2019un Cr\u00e9ateur universel. Force inexpliqu\u00e9e, transe, qui nous m\u00e8ne \u00e0 d\u00e9passer nos limites \u00bb, croit-il. Rien ne peut r\u00e9sister \u00e0 la puissance de la volont\u00e9 humaine. \u00ab L\u2019Homme doit exercer son libre arbitre. C\u2019est le gage de sa libert\u00e9. \u00bb Les forces que l\u2019on porte en soi sont des outils de d\u00e9passement. La conscience de ne faire qu\u2019un avec le monde, d\u2019appartenir aux \u00e9toiles et aux grains de sable lui est venue dans un m\u00eame souffle. Les montagnes, les rivi\u00e8res, les mers, tout ce qui appartient \u00e0 notre Univers, tout ce qui vit sont pour lui des lieux sacr\u00e9s, mythiques, plus pr\u00e9cieux qu\u2019un autel couvert d\u2019or. L\u2019effet \u00ab cath\u00e9drale \u00bb des grands arbres, notamment ce qu\u2019il d\u00e9couvrira plus tard en Amazonie, le force \u00e0 admirer le g\u00e9nie du grand Architecte.<br \/> Le v\u00e9ritable myst\u00e8re pour Charles r\u00e9side dans la nature m\u00eame du besoin de cr\u00e9er, cette impulsion qui le m\u00e8ne, lui, \u00e0 tout lui donner.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<table style=\"width: 100%;\" border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"5\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">Son statut \u00abd\u2019enfant du milieu \u00bb a fa\u00e7onn\u00e9 son temp\u00e9rament, c\u2019est ind\u00e9niable. Faire sa place dans une famille de dix enfants repr\u00e9sentait en soi un d\u00e9fi. L\u2019enfant \u00e9tait timide et tranquille, pas tr\u00e8s bagarreur, sauf en cas d\u2019intrusion de son territoire. On pensait peut-\u00eatre qu\u2019il \u00e9tait heureux simplement, sans grandes exigences, qu\u2019il n\u2019avait pas besoin qu\u2019on s\u2019attendrisse sur ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me. On l\u2019oubliait. Parfois m\u00eame physiquement, comme on le verra plus tard.Pourtant, chacun des dix enfants, neuf gar\u00e7ons une fille, avait besoin de sa dose d\u2019attentions, de tendresse. Besoin de se sentir unique, malgr\u00e9 le nombre d\u2019enfants, par un amour parental qui peut seul forger un adulte \u00e9quilibr\u00e9.Agatha Christie devait poss\u00e9der cette richesse intrins\u00e8que pour survivre aux multiples meurtres qu\u2019elle a d\u00e9crits. \u00ab L\u2019une des plus grandes chances qui puisse vous arriver dans la vie est d\u2019avoir une enfance heureuse. J\u2019ai eu une enfance heureuse. \u00bbCharles aussi a eu une enfance heureuse, tient-il \u00e0 pr\u00e9ciser. Quels sont les enfants devenus grands qui n\u2019ont pas la nostalgie d\u2019un pass\u00e9 absolu, id\u00e9alis\u00e9?<br \/> Les caresses et autres d\u00e9monstrations d\u2019amour n\u2019\u00e9taient pas tellement r\u00e9pandues \u00e0 cette \u00e9poque, surtout dans les familles nombreuses! Est-ce par pudeur, pruderie, voire ignorance du b.a.-ba de la psychologie enfantine? Le temps manquait, l\u2019\u00e9nergie allait au plus pressant : la survie. Les enfants devaient d\u2019abord manger. Et puis, \u00e0 quoi serviraient les d\u00e9monstrations intempestives d\u2019affection pour des gar\u00e7ons? Ils deviendront des hommes forts, et des hommes, c\u2019est connu, \u00e7a ne pleure pas.Charles, \u00e0 l\u2019instar de ses fr\u00e8res, r\u00eavait de devenir grand, habile et d\u00e9brouillard comme son p\u00e8re.L\u2019air sage et r\u00e9sign\u00e9 du petit gar\u00e7on lui permettait instinctivement, en guise de consolation, d\u2019\u00e9chapper \u00e0 une partie de l\u2019autorit\u00e9 parentale. Qui se soucie d\u2019un enfant tranquille?Cet enfant \u00e9tait, de plus, g\u00e9n\u00e9reux et empathique. Il partageait. Il comprenait, prot\u00e9geait. Des qualit\u00e9s \u00e0 double tranchant qui le pla\u00e7aient souvent en \u00e9tat de vuln\u00e9rabilit\u00e9, d\u2019exploitation, si ce n\u2019\u00e9tait d\u2019abus.Une famille nombreuse peut \u00eatre une \u00e9cole d\u2019altruisme. Elle le fut pour lui. Cependant, en contre-partie, il aimait bien mener ses affaires \u00e0 sa mani\u00e8re; il a exig\u00e9 tr\u00e8s t\u00f4t qu\u2019on le laisse en paix, qu\u2019on respecte son jardin secret.Une famille nombreuse qui ne roulait pas sur l\u2019or, mais qui, en apparence, se d\u00e9brouillait mieux que bien d\u2019autres dans pareille situation. Charles se souvient de leur maison de Mascouche, des meubles de style Louis XV, des lustres de cristal. Il admet qu\u2019une certaine opulence dans son pass\u00e9 a pu avoir une influence sur son go\u00fbt des belles choses, aujourd\u2019hui.\u00catre aim\u00e9, voil\u00e0 la qu\u00eate de tout \u00eatre humain, d\u2019un enfant en particulier. Charles se sentait-il aim\u00e9? Inconsciemment, comme tous les enfants, il croyait l\u2019\u00eatre. L\u2019enfant ne conna\u00eet que ce qu\u2019il re\u00e7oit. Pour cet enfant sensible \u00e0 l\u2019extr\u00eame, \u00e0 l\u2019aff\u00fbt des signaux de tendresse, il aurait fallu que l\u2019amour parental soit mieux exprim\u00e9, sans condition, et toujours pr\u00e9sent.Il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un \u00eatre de plus \u00e0 se contenter d\u2019une affection coup\u00e9e en dix parts \u00e9gales.<\/p>\n<p>Sa m\u00e8re \u00e9tait surcharg\u00e9e. Son p\u00e8re se concentrait sur tout ce qui pouvait rapporter plus d\u2019argent \u00e0 la famille. Il y a eu la m\u00e9canique en premier lieu, mais aussi la r\u00e9novation de maisons et, au fil des ann\u00e9es, un tas d\u2019autres m\u00e9tiers rentables.<\/p>\n<p>Orgueilleux et fier, le petit Charles n\u2019\u00e9tait pas du genre \u00e0 fr\u00e9quenter l\u2019\u00e9cole avec des pantalons trop courts, un veston \u00e9triqu\u00e9, une chemise au col \u00e9lim\u00e9! Ce n\u2019est pas qu\u2019il \u00e9tait vaniteux \u00e0 outrance, mais il avait aussi conscience d\u2019une forme d\u2019esth\u00e9tisme.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9cole ne r\u00e9ussissait pas \u00e0 le motiver suffisamment pour qu\u2019il y trouve une \u00e9chappatoire. \u00c0 la maison, ses parents n\u2019avaient pas le regard de ceux d\u2019aujourd\u2019hui, obs\u00e9d\u00e9s par la performance et la r\u00e9ussite. \u00ab J\u2019\u00e9tais dou\u00e9 en math\u00e9matiques et je poss\u00e9dais une tr\u00e8s bonne m\u00e9moire. Mais je m\u2019ent\u00eatais \u00e0 refuser d\u2019\u00e9tudier certaines mati\u00e8res que je n\u2019aimais pas ou que je jugeais mal enseign\u00e9es. \u00bb<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait le cas notamment des arts plastiques. Jouer avec de la p\u00e2te \u00e0 modeler durant tout un cours le d\u00e9primait. \u00ab Ce n\u2019\u00e9tait pas assez profond, ni assez int\u00e9ressant, trop ludique et enfantin. \u00bb Il avait le sentiment de perdre son temps, ce qui a fait fondre au d\u00e9part l\u2019enthousiasme et l\u2019a entra\u00een\u00e9 dans d\u2019irr\u00e9sistibles r\u00eaveries.<\/p>\n<p>Sa dissidence \u00e9tait symptomatique d\u2019un syst\u00e8me qui mettait tous les enfants dans un moule, sans \u00e9gard pour leur rythme personnel d\u2019apprentissage ou leur personnalit\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab J\u2019aimais l\u2019\u00e9cole pourtant \u00bb, confie-t-il avec un fond de regret, car, si on r\u00e9ussissait \u00e0 capter son attention, il \u00e9tait heureux.<\/p>\n<p>Il l\u2019a quitt\u00e9e trop t\u00f4t sans r\u00e9fl\u00e9chir, sans en mesurer les cons\u00e9quences. Sans pr\u00e9voir qu\u2019il allait le regretter plus tard. Sa curiosit\u00e9, sa capacit\u00e9 d\u2019apprendre toutefois sont rest\u00e9es intactes. Son abandon fut malheureusement le geste le plus flamboyant de sa d\u00e9linquance, alors qu\u2019il \u00e9tait persuad\u00e9 que sa pr\u00e9sence \u00e0 l\u2019\u00e9cole n\u2019\u00e9tait pas le meilleur moyen d\u2019atteindre l\u2019ind\u00e9pendance \u00e0 laquelle il r\u00eavait si fort.<\/p>\n<p>Pourquoi s\u2019est-il braqu\u00e9 contre le seul \u00e9l\u00e9ment qui pouvait vraiment l\u2019aider \u00e0 s\u2019\u00e9vader, ou tout au moins \u00e0 mieux s\u2019y pr\u00e9parer? Forte personnalit\u00e9, caract\u00e8re opini\u00e2tre, voire but\u00e9, l\u2019enfant s\u2019est plac\u00e9 involontairement dans une zone de fragilit\u00e9. \u00c0 l\u2019\u00e9cole comme \u00e0 la maison, il \u00e9tait difficile sans doute pour les adultes en autorit\u00e9 de r\u00e9sister \u00e0 sa volont\u00e9 farouche.<\/p>\n<p>Son imagination \u00e9tait \u00e0 la fois sa richesse et sa pire ennemie. Il pressentait un ailleurs, plus haut, plus loin; un destin unique \u00e0 vivre, d\u2019autres univers \u00e0 d\u00e9couvrir, avec une urgence d\u00e9raisonnable.<\/p>\n<p>Dans sa t\u00eate, il cr\u00e9ait sa vie, et non pas celle que lui imposait l\u2019autorit\u00e9, refusant la route trac\u00e9e d\u2019avance, pr\u00e9f\u00e9rant cent fois l\u2019inconnu.<br \/> Les enfants d\u2019aujourd\u2019hui sont pris en charge par le syst\u00e8me scolaire ou m\u00e9dical au premier d\u00e9rapage. En principe, Charles, avec son bagage intellectuel, aurait \u00e9t\u00e9 encourag\u00e9 \u00e0 tenir bon pour entrer bien arm\u00e9 dans ce si\u00e8cle de technologies. Personne ne remarquait que cet enfant n\u2019avait besoin que de soutien et de conseils.<\/p>\n<p>R\u00e9trospectivement, il se voit comme un gar\u00e7on qui projetait une image de parfait contr\u00f4le de lui-m\u00eame, mais qui cr\u00e2nait. Un peu amer \u00e0 l\u2019\u00e9vocation de cette p\u00e9riode de son enfance, et m\u00eame plus tard dans sa vie, il fait ce triste constat : \u00ab Quand j\u2019y pense, ce sont des \u00e9trangers qui m\u2019ont encourag\u00e9 le plus au cours de ma vie, sans jamais rien demander en retour. \u00bb<\/p>\n<p>Ni la maison ni l\u2019\u00e9cole ne pourront lui faire vivre des exp\u00e9riences enrichissantes, suffisamment fortes pour alimenter la lumi\u00e8re vive de son intelligence. Il lui a fallu tr\u00e8s t\u00f4t trouver en lui d\u2019autres ressources.<\/p>\n<p>Il poss\u00e9dait incontestablement une personnalit\u00e9 bouillonnante, imaginative, inventive. Plus fut\u00e9 que bien des enfants de son \u00e2ge, il jouissait d\u2019une curiosit\u00e9 naturelle qui l\u2019entra\u00eenait \u00e0 vouloir expli-quer les choses, plus loin que le \u00ab comment \u00e7a marche \u00bb. Il trouvait par lui-m\u00eame, \u00e0 force d\u2019obstination, des r\u00e9ponses \u00e0 beaucoup de questions. Pas forc\u00e9ment toujours les meilleures r\u00e9ponses. Et non plus, pas forc\u00e9ment toujours dans son int\u00e9r\u00eat.<\/p>\n<p>Il ne faisait qu\u2019\u00e0 sa t\u00eate; son comportement marginal, ind\u00e9pendant, rebutait l\u2019autorit\u00e9. Insoumission, obstination, tout \u00e9tait bon pour ne pas entrer dans le rang. Souvenir douloureux d\u2019un enfant diff\u00e9rent des autres, qui n\u2019arrivait pas \u00e0 bien se d\u00e9fendre alors qu\u2019il se pla\u00e7ait en porte-\u00e0-faux.<\/p>\n<p>Les religieux enseignants au Manoir Saint-Henri-de-Mascouche dispensaient pourtant un enseignement de haut niveau dont il aurait grandement b\u00e9n\u00e9fici\u00e9 s\u2019il avait pu accepter quelques r\u00e8glements! Les p\u00e9dagogues devaient bien se rendre compte que tous les enfants ne sont pas issus du m\u00eame moule. Dans toutes les g\u00e9n\u00e9rations, il est des enfants qui poussent leur intelligence et leur capacit\u00e9 critique jusqu\u2019au point o\u00f9 l\u2019enseignant doit retrouver la part en lui de modestie et d\u2019\u00e9merveillement, et surtout ne pas h\u00e9siter \u00e0 remettre en question sa mani\u00e8re d\u2019enseigner.<\/p>\n<p>Pourquoi Charles ne voulait-il pas apprendre la fl\u00fbte \u00e0 bec? \u00ab Je d\u00e9testais cet instrument \u00bb, dit-il. Il y avait l\u00e0 un beau d\u00e9fi pour le professeur de musique.<br \/> Il n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 un grand sportif, ni dans sa tendre enfance ni plus tard. En refusant de jouer au hockey, en ne devenant pas le Maurice Richard que son professeur voyait en lui, il lui fallait du courage pour se soustraire \u00e0 cette volont\u00e9! Avait-on jamais remarqu\u00e9 qu\u2019il portait des patins trop petits, que ses pauvres pieds \u00e9taient gel\u00e9s? Lorsque l\u2019on scandait dans les gradins : \u00ab Vas-y, Charles! Vas-y, Charles \u00bb, il ne s\u2019agissait pas de lui, mais d\u2019un autre Charles.<\/p>\n<p>Alors, au gymnase, puni, mis \u00e0 l\u2019\u00e9cart, il dessinait et lisait! La soci\u00e9t\u00e9 n\u2019est pas tendre pour les \u00ab diff\u00e9rents \u00bb. Marginal et solitaire, il le sera toute sa vie. Avec toutefois de grands efforts de compromis plus tard.<\/p>\n<p>Il aimait bien \u00eatre seul, sans jamais \u00eatre lymphatique. Au contraire. Il s\u2019est cr\u00e9\u00e9 des occupations, seul ou avec d\u2019autres. \u00ab Qui m\u2019aime me suive&#8230; \u00bb La r\u00e9flexion d\u2019abord, mais l\u2019action doit suivre in\u00e9vitablement. Il le sentait, elle servirait le mieux son d\u00e9sir d\u2019\u00e9vasion et serait un levier pour son ind\u00e9pendance. En bande, le combatif a eu cet instinct du jeune animal \u00e0 la fois prudent et audacieux.<\/p>\n<p>Il collectionnait toutes sortes d\u2019objets : des monnaies d\u2019ici et \u00e9trang\u00e8res qui sonnaient dans sa main comme des promesses de richesses; des timbres venus de si loin que l\u2019exotisme des dessins le faisait r\u00eaver; des objets divers, sons et odeurs confondus.<\/p>\n<p>Ainsi, il devenait riche. Riche de tr\u00e9sors qui lui appartenaient en propre et l\u2019amenaient \u00e0 voyager mentalement : \u00e0 faire le tour du monde. Dans le temps et dans l\u2019Histoire. Tout \u00e9tait enferm\u00e9 dans de jolies bo\u00eetes. Il \u00e9tait propri\u00e9taire d\u2019un royaume dont il avait seul la clef.<\/p>\n<p>Une grande id\u00e9e d\u2019aventure se frayait un chemin :<\/p>\n<p>\u2013 J\u2019ai pens\u00e9 devenir arch\u00e9ologue, d\u00e9couvrir des t\u00e9moins fabuleux du pass\u00e9, apprendre \u00e0 les nommer, conna\u00eetre celui ou celle qui avait fait l\u2019objet, pour quel usage, en quelles circonstances.<\/p>\n<p>C\u2019\u00e9tait un peu l\u2019objectif de rassembler une collection. Elle lui permettait d\u2019explorer des univers savants; il en savait plus que les autres, se constituant ainsi une culture d\u2019autodidacte. Et il voulait prouver qu\u2019on peut avoir de la valeur sans obligatoirement s\u00e9cher sur les bancs d\u2019\u00e9cole. L\u2019orgueil ou une sorte de foi absolue en l\u2019avenir le menaient par le bout du nez et lui faisaient emprunter les chemins les plus ardus. Mais combien riches d\u2019explorations et d\u2019impr\u00e9vus!<\/p>\n<p>On le sait, la vie est rarement \u00ab un long fleuve tranquille \u00bb. Les changements de domiciles de la famille ont \u00e9t\u00e9 nombreux. Chaque fois, il fallait se d\u00e9raciner, perdre sa rue, la porte d\u2019\u00e0 c\u00f4t\u00e9, la familiarit\u00e9 des lieux, les amis.<\/p>\n<p>Comme pour beaucoup de Montr\u00e9alais et de banlieusards, l\u2019arriv\u00e9e du printemps devenait synonyme de la chasse \u00e0 la maison plus belle, plus grande, moins ch\u00e8re. L\u2019encombrement des rues avec camions, camionnettes, voiturettes \u00e9tait \u00e0 son paroxysme \u00e0 la fin du mois de mai. Les \u00e9coliers perdaient ainsi le dernier mois de fr\u00e9quentation de l\u2019\u00e9cole de leur quartier et \u00e9taient inscrits dans une autre pour un mois seulement. Cette absurdit\u00e9 administrative a \u00e9t\u00e9 corrig\u00e9e depuis. La date butoir des d\u00e9m\u00e9nagements est d\u00e9sormais fix\u00e9e au 1er juillet.<\/p>\n<p>Le grand \u00ab d\u00e9rangement \u00bb se justifiait, pour la majorit\u00e9 des m\u00e9nages, par l\u2019augmentation des membres de la famille. Ou par la cupidit\u00e9 d\u2019un propri\u00e9taire qui exigeait une trop forte augmentation de loyer.<\/p>\n<p>Ces multiples d\u00e9placements m\u00eame s\u2019ils avaient lieu quelquefois dans le m\u00eame quartier d\u00e9stabilisaient l\u2019enfant. Cela a compromis la cr\u00e9ation d\u2019amiti\u00e9s solides, durables, qui auraient pu lui apporter un sens d\u2019appartenance \u00e0 un milieu de vie. Il en a souffert. Il aimerait aujourd\u2019hui pouvoir compter sur l\u2019affection et la solidarit\u00e9 d\u2019une v\u00e9ritable bande de camarades. Les nommer. Un ou deux amis qui auraient travers\u00e9 avec lui la route de l\u2019enfance. Cette errance a cr\u00e9\u00e9 un trou affectif dans sa m\u00e9moire.<\/p>\n<p>Au sein de cette communaut\u00e9 familiale, chacun partageait l\u2019espace commun, ce qui n\u2019\u00e9tait pas automatiquement un malheur en soi. La promiscuit\u00e9 quotidienne d\u2019une bande consid\u00e9rable de fr\u00e8res \u00e0 laquelle s\u2019ajoutait une s\u0153ur, leur \u00e9nergie d\u00e9bordante, leurs petites mesquineries \u00e9taient une r\u00e9alit\u00e9 anim\u00e9e et bruyante prompte \u00e0 prendre toute la place.<\/p>\n<p>Chose curieuse, la famille a toujours habit\u00e9 \u00e0 proximit\u00e9 d\u2019un cours d\u2019eau, soit un lac, soit une rivi\u00e8re. On comprend mieux pourquoi le peintre a cherch\u00e9 toute sa vie \u00e0 recr\u00e9er ce d\u00e9cor.<\/p>\n<p>De temps en temps, en accord avec son temp\u00e9rament, il trouvait le bonheur sur cette rivi\u00e8re sous le pr\u00e9texte d\u2019aller p\u00eacher; ou dans les bois environnants \u00e0 tenter de reconna\u00eetre le chant des oiseaux. Parfois m\u00eame, on le retrouvait \u00e0 l\u2019\u00e9glise paroissiale, aux heures de grand silence.Le Charles d\u2019aujourd\u2019hui loge la vision id\u00e9ale de sa famille alors qu\u2019il \u00e9tait enfant dans une bulle \u00e0 part de son cerveau. Qu\u2019a-t-il conserv\u00e9 de sa jeunesse? Quelles sont les maisons o\u00f9 il a \u00e9t\u00e9 le plus heureux? A-t-il gard\u00e9 le souvenir de rires ou de bousculades fraternelles qui pourraient encore l\u2019\u00e9mouvoir? C\u2019est flou.<br \/> On le surprend aujourd\u2019hui \u00e0 reconna\u00eetre la densit\u00e9 des nuages qui passent encore au-dessus de sa t\u00eate quand il \u00e9voque le pass\u00e9; on le surprend \u00e0 souffler tr\u00e8s fort pour les chasser.<\/p>\n<p>Il ne permettrait pas \u00e0 la tristesse, \u00e0 l\u2019injustice, de diriger sa vie. Dans l\u2019enfance, il savait les reconna\u00eetre, les nommer, mais ne pouvait y \u00e9chapper. Comme bien des artistes, comme tous les r\u00eaveurs, comme chaque id\u00e9aliste, il est clair que Carson a voulu le plus t\u00f4t possible redessiner sa vie, ajouter sur la grisaille une palette de couleurs vives. La recr\u00e9er.<\/p>\n<p>Sa famille, comme pour tous les enfants du monde, \u00e9tait son univers. Jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence, il en \u00e9tait solidaire et lui portait un amour sans r\u00e9serve, quelquefois douloureux. Il en a suivi les r\u00e8gles m\u00eame arbitraires, et partag\u00e9 avec elle les joies, les chagrins et les drames.<br \/> C\u2019est un bien pr\u00e9cieux qu\u2019il conserve dans un repli de son c\u0153ur en sublimant, en transcendant, m\u00eame si les liens sont coup\u00e9s pour des raisons obscures, ind\u00e9pendantes de sa volont\u00e9. \u00ab Cette page est tourn\u00e9e depuis longtemps. Je n\u2019esp\u00e8re plus rien. M\u00eame si on pouvait remettre le film \u00e0 l\u2019endroit, je ne changerais pas d\u2019id\u00e9e. C\u2019est parfois difficile de faire machine arri\u00e8re, dans certaines circonstances. De plus, il faudrait changer la distribution des r\u00f4les et l\u2019auteur de la pi\u00e8ce \u00bb, dit-il avec un sourire empreint de tristesse.<\/p>\n<p>Quel \u00e9tait son destin \u00e0 quinze ans? Il lui fallait suivre les r\u00e8gles, tristes ou joyeuses, mais impos\u00e9es. Plus prosa\u00efquement, on lui a demand\u00e9 de contribuer aux d\u00e9penses de la famille, d\u2019aller travailler. C\u2019\u00e9tait, d\u2019une certaine mani\u00e8re, plus important que de fr\u00e9quenter l\u2019\u00e9cole. En tout cas, aussi important que de perdre son temps sur un canot au milieu d\u2019une rivi\u00e8re; ou de faire le fanfaron en pr\u00e9tendant tout conna\u00eetre.<\/p>\n<p>Il raconte qu\u2019\u00e0 cet \u00e2ge il quittait la maison de Mascouche en banlieue de Montr\u00e9al, t\u00f4t le matin, faisant de l\u2019auto-stop, \u00e0 la merci du premier automobiliste qui voulait bien le faire monter. Il se dirigeait vers le parc industriel de Ville d\u2019Anjou occuper un poste chez un manufacturier de meubles qui engageait \u00e0 l\u2019\u00e9poque un millier de travailleurs sp\u00e9cialis\u00e9s.<\/p>\n<p>Environ un an plus tard, il s\u2019est un jour braqu\u00e9 contre un ordre de son sup\u00e9rieur qui voulait lui faire ex\u00e9cuter des t\u00e2ches pour lesquelles il n\u2019avait pas \u00e9t\u00e9 engag\u00e9, qui le r\u00e9trogradaient.<\/p>\n<p>T\u00eatu, d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas se laisser abattre, il a d\u00e9croch\u00e9 un emploi de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la rue. Chez ArtCraft, au d\u00e9but, il s\u2019initie \u00e0 toutes les \u00e9tapes du travail de l\u2019entreprise : assemblage, montage, emballage et exp\u00e9dition de lustres de bronze, de cand\u00e9labres charg\u00e9s de cristal destin\u00e9s aux h\u00f4tels et r\u00e9sidences hupp\u00e9es. En moins de deux mois, le patron reconna\u00eet ses qualit\u00e9s d\u2019organisation et de leadership et lui confie la g\u00e9rance d\u2019un groupe d\u2019une vingtaine de travailleurs, alors qu\u2019il n\u2019est lui-m\u00eame qu\u2019un adolescent.<\/p>\n<p>Le vendredi venu, traditionnellement jour de paye, il devait remettre la presque totalit\u00e9 de son salaire \u00e0 son p\u00e8re. Il ne conservait que quelques dollars qu\u2019il arrivait tant bien que mal \u00e0 mettre de c\u00f4t\u00e9.<\/p>\n<p>Pour arrondir son p\u00e9cule, il a tir\u00e9 avantage de son exp\u00e9rience de meneur d\u2019hommes chez ArtCraft, en mettant sur pied des \u00e9quipes de jeunes qui livraient des journaux, taillaient des pelouses, d\u00e9neigeaient les entr\u00e9es de maison. Durant la saison des braderies ou des ventes-d\u00e9barras, il se transformait en chasseur d\u2019objets rares et pr\u00e9cieux, vaquait \u00e0 ses occupations en tr\u00f4nant sur sa mobylette.<\/p>\n<p>Cette part officieuse de ses revenus \u00e9tait soigneusement camoufl\u00e9e. Ce qui lui a permis, deux ans plus tard, de s\u2019offrir une somptueuse embarcation \u00e0 moteur et, en prime, une auto.<\/p>\n<p>L\u2019argent, il le comprenait depuis longtemps, devenait la clef pr\u00e9cieuse de son autonomie.<\/p>\n<p>L\u2019un de ses grands r\u00eaves \u00e9tait de pouvoir un jour se procurer un voilier et de naviguer en mer \u00e0 la recherche de ces lointaines \u00eeles bienheureuses dont il avait vu des images dans l\u2019encyclop\u00e9die de la biblioth\u00e8que familiale.Il n\u2019a pas pu r\u00e9aliser ce r\u00eave un peu fou, mais son fils St\u00e9phane, grand lecteur de Jules Verne durant son enfance, l\u2019a r\u00e9alis\u00e9 \u00e0 sa place par une sorte d\u2019osmose. Le jeune marin de 28 ans vogue depuis plusieurs ann\u00e9es d\u00e9j\u00e0, le plus souvent en solitaire, toutes voiles d\u00e9ploy\u00e9es sur les mers du monde. Rien ne semblait avoir pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 ce destin le jeune programmeur analyste. C\u2019est au cours d\u2019un voyage en France comme \u00e9tudiant stagiaire qu\u2019un futur patron l\u2019a invit\u00e9 \u00e0 bord de son voilier pour faire plus ample connaissance. St\u00e9phane a d\u00e9couvert dans un \u00e9blouissement la mer et la voile, et a d\u00e9cid\u00e9 que c\u2019\u00e9tait cette vie-l\u00e0 qu\u2019il voulait mener. Il a quitt\u00e9 un emploi prometteur et r\u00e9mun\u00e9rateur pour s\u2019initier au m\u00e9tier de marin et enfin prendre le large. Voil\u00e0 des qualit\u00e9s que son p\u00e8re admire et qui l\u2019\u00e9meuvent : d\u00e9brouillardise, audace, initiative.<\/p>\n<p>Mais un fils aussi semblable, aussi aim\u00e9 et qui m\u00e8ne une vie d\u2019aventures inqui\u00e8te le p\u00e8re apr\u00e8s quelques semaines de silence, lorsque les appels ne rentrent pas, que leurs rendez-vous sont manqu\u00e9s. Le regard tendu du p\u00e8re \u00e9voque la furie des eaux qu\u2019il craint par-dessus tout. Pour calmer une part de son anxi\u00e9t\u00e9, il a dot\u00e9 le voilier de St\u00e9phane de la plus r\u00e9cente version d\u2019un syst\u00e8me GPS (Balise d\u2019urgence par satellite).<\/p>\n<p>Charles \u00e9prouve face \u00e0 l\u2019eau en g\u00e9n\u00e9ral un sentiment parfois contradictoire. Voici un souvenir d\u2019enfance terrifiant : l\u2019un de ses fr\u00e8res l\u2019a jet\u00e9 brutalement dans la section profonde de la piscine familiale pour le forcer \u00e0 nager. Des adultes l\u2019ont rescap\u00e9 in extremis.<\/p>\n<p>Il a connu, une premi\u00e8re fois lors d\u2019un voyage de p\u00eache en haute mer en R\u00e9publique dominicaine, et une seconde fois \u00e0 La Havane \u00e0 Cuba, la col\u00e8re d\u2019une mer d\u00e9cha\u00een\u00e9e.<\/p>\n<p>Et que dire de l\u2019accident de plong\u00e9e qui a failli lui co\u00fbter la vie? Cette m\u00e9saventure sera racont\u00e9e plus avant dans ce r\u00e9cit.<\/p>\n<p>Malgr\u00e9 une certaine appr\u00e9hension de son caract\u00e8re violent, son attachement \u00e0 la mer reste entier et admiratif. On peut en juger par la mani\u00e8re dont il en parle, mais surtout par la beaut\u00e9 troublante des nombreux tableaux qu\u2019il a peints de fonds marins \u00e9blouissants, enchanteurs et \u00e9nigmatiques.<\/p>\n<p>Si la vie lui para\u00eet monotone, si elle s\u2019essouffle au quotidien, Charles r\u00eave \u00e0 la mer et imagine sans peine un prochain d\u00e9part vers un ailleurs qui devrait le ressourcer. Cette passion des voyages date de ses jeunes ann\u00e9es. Ne dit-on pas qu\u2019ils \u00ab forment la jeunesse \u00bb?<\/p>\n<p>Le tout premier voyage de Charles alors qu\u2019il n\u2019avait que seize ans a \u00e9t\u00e9 aussi \u00e9loign\u00e9 qu\u2019il pouvait l\u2019\u00eatre de la carte postale ou d\u2019une aventure idyllique.<br \/> Des voisins partaient pour la Floride en roulotte avec leurs enfants. Charles avait quelques \u00e9conomies, ils ont donc consenti \u00e0 l\u2019emmener avec eux moyennant la somme de 1000 $! Au d\u00e9but des ann\u00e9es 1970, cela repr\u00e9sentait un joli montant!<\/p>\n<p>H\u00e9las, \u00e0 Jacksonville, une surprise d\u00e9sagr\u00e9able l\u2019attendait.<\/p>\n<p>Il raconte : \u00ab Non contents de m\u2019avoir fait payer le gros prix, ils voulaient en plus que je sois le gardien de leurs enfants, pendant qu\u2019eux allaient se promener. Je me suis r\u00e9volt\u00e9, j\u2019ai refus\u00e9. Pour me punir, ils m\u2019ont abandonn\u00e9 sur le terrain de camping de Jacksonville, sans tente, en promettant de me reprendre au retour. J\u2019ai dormi sur la plage, dix jours tout seul pendant la p\u00e9riode des F\u00eates, et sans conna\u00eetre l\u2019anglais. \u00bb<\/p>\n<p>En d\u00e9sespoir de cause, il a t\u00e9l\u00e9phon\u00e9 \u00e0 son p\u00e8re.<br \/> \u2013 C\u2019est un interurbain, mon gars, lui a fait remarquer ce dernier, en col\u00e8re.<\/p>\n<p>Et il a ajout\u00e9 :<br \/> \u2013 T\u2019as voulu y aller, maintenant, d\u00e9brouille-toi.<\/p>\n<p>Ce n\u2019\u00e9tait pas la premi\u00e8re fois qu\u2019il vivait une m\u00e9saventure de ce genre. On peut m\u00eame s\u2019\u00e9tonner aujourd\u2019hui qu\u2019il aime tant les voyages!<br \/> \u00c0 la fin d\u2019une journ\u00e9e pass\u00e9e \u00e0 Old Orchard, c\u00e9l\u00e8bre plage du Maine aux \u00c9tats-Unis, plusieurs ann\u00e9es plus t\u00f4t, il devait avoir huit ans, tout le clan s\u2019\u00e9tait entass\u00e9 dans la longue voiture familiale pour revenir \u00e0 Montr\u00e9al en fin d\u2019apr\u00e8s-midi.<\/p>\n<p>Ce n\u2019est qu\u2019au moment du repas du soir que les parents ont r\u00e9alis\u00e9 que Charles n\u2019\u00e9tait pas avec eux, \u00e0 la maison! Se pouvait-il qu\u2019ils l\u2019aient oubli\u00e9 l\u00e0-bas? Aucun membre de la famille, ni les parents ni les fr\u00e8res, n\u2019avait remarqu\u00e9 son absence.<\/p>\n<p>Un policier am\u00e9ricain s\u2019est occup\u00e9 de Charles durant toutes les heures pr\u00e9c\u00e9dant l\u2019arriv\u00e9e du p\u00e8re. \u00ab Ce policier m\u2019a offert, raconte-t-il, joyeux, comme s\u2019il s\u2019agissait d\u2019une bonne blague, un nombre incalculable de cornets de cr\u00e8me glac\u00e9e. \u00bb<\/p>\n<p>Lorsque son p\u00e8re est arriv\u00e9 \u00e0 la nuit tomb\u00e9e, Charles \u00e9tait \u00e0 la fois soulag\u00e9 et heureux. Mais le souvenir en est terni : \u00ab Ce fut un retour \u00e0 la maison charg\u00e9 de lourds silences \u00bb, relate-t-il.<\/p>\n<p>On \u00e9duque les gar\u00e7ons pour qu\u2019ils soient de vrais hommes, sans m\u00e9nagement, sans effusions, voire sans indulgence. Ils doivent se d\u00e9brouiller, s\u2019aguerrir pour la vie qui les attend et qui ne leur fera pas de quartier.<\/p>\n<p>Qui en souffrait le plus? Les gar\u00e7ons sensibles comme lui, fragiles, boulimiques d\u2019accolades, de mots consolateurs et tendres.<br \/> Il aurait souhait\u00e9 que la vie familiale un peu dure parfois, s\u2019arr\u00eate sur le pas de la porte, ne franchisse pas la demeure; que l\u2019indiff\u00e9rence c\u00e8de la place \u00e0 un attendrissement v\u00e9ritable devant les efforts qu\u2019il d\u00e9ployait pour plaire.<\/p>\n<p>Il r\u00eavait, surtout au fil du temps, que ses parents se r\u00e9jouissent sans arri\u00e8re-pens\u00e9e des efforts et des succ\u00e8s de leur fils. Ces derniers n\u2019ont pas compris ce besoin, ni combien il est toujours aussi important \u00e0 ses yeux.<\/p>\n<p>Dans une ultime tentative d\u2019explication et de rapprochement, Charles a \u00e9crit ce message \u00e0 sa m\u00e8re, qu\u2019il a exp\u00e9di\u00e9 comme une bouteille \u00e0 la mer. \u00ab [\u2026] L\u2019amour d\u2019une m\u00e8re est irrempla\u00e7able, \u00e9crit-il en pr\u00e9ambule. Parfois, on a le sentiment d\u2019un manque dans notre vie et, malgr\u00e9 tous mes efforts, j\u2019ai compris que cela restera \u00e0 jamais et tristement un grand vide que je ne pourrai jamais combler\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Sa missive est rest\u00e9e sans r\u00e9ponse\u2026<\/p>\n<p>Balzac \u00e9crivait : \u00ab J\u2019ai us\u00e9 mes facult\u00e9s \u00e0 l\u2019\u0153uvre d\u00e9sesp\u00e9rante de l\u2019attente\u2026 Cette longue attente du c\u0153ur, du bonheur, d\u2019une vie r\u00eav\u00e9e m\u2019a plus d\u00e9truit que je ne le croyais. Aussi n\u2019y a-t-il qu\u2019un mot pour rendre ma situation : je me consume\u2026 \u00bb<\/p>\n<p>Charles s\u2019est donc senti incompris. Il le d\u00e9clare sans ambages aujourd\u2019hui comme si cet aveu pouvait ramener une quelconque paix en lui. L\u2019adolescence se traduira par une v\u00e9ritable r\u00e9bellion.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es ont pass\u00e9 avec la m\u00eame qu\u00eate inconsciente : un revirement de situation. Esp\u00e9rer qu\u2019un jour il retrouverait des bras tendus vers lui et l\u2019amour perdu.<\/p>\n<p>\u00c0 l\u2019aube de sa vie adulte, la po\u00e9sie de l\u2019enfance, l\u2019id\u00e9alisme adolescent ont subi un dur coup. C\u2019est comme si un loup avait r\u00f4d\u00e9 dans la bergerie. Les gar\u00e7ons, ses fr\u00e8res, se transformaient eux aussi, r\u00e9agissaient face \u00e0 la vie avec des dents ac\u00e9r\u00e9es; le clan qui semblait uni, ind\u00e9fectible, s\u2019est l\u00e9zard\u00e9.<br \/> Ils \u00e9taient si diff\u00e9rents les uns des autres et pourtant arm\u00e9s de la m\u00eame mani\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire un couteau entre les dents. Pr\u00eats \u00e0 affronter l\u2019avenir avec un f\u00e9roce d\u00e9sir de vaincre.<\/p>\n<p>Ils se sont distanci\u00e9s peu \u00e0 peu du fr\u00e8re du milieu, pour se cr\u00e9er des alliances entre eux, entre ceux qui se ressemblent. Ils se sont engag\u00e9s sur des routes parall\u00e8les, parfois cahoteuses. \u00c0 chacun son destin! Charles poursuit le sien, un chagrin en bandouli\u00e8re. Ce n\u2019est pas facile de tra\u00eener ce lourd bagage d\u2019amour contrari\u00e9.<\/p>\n<p>\u00c0 quel moment Charles adolescent s\u2019est-il rendu compte du pr\u00e9cipice qui s\u2019ouvrait sous ses pas? Du foss\u00e9 qui se cr\u00e9ait irr\u00e9m\u00e9diablement entre sa famille et lui?<\/p>\n<p>La fin de l\u2019adolescence a cr\u00e9\u00e9 la d\u00e9chirure. Il n\u2019\u00e9tait pas question de s\u2019enfoncer dans la glaise d\u2019un avenir sans couleurs. Lucide et audacieux, un peu fou sans doute, il a senti le besoin irr\u00e9pressible d\u2019entrer de plain-pied dans une autre vie. Ce fut \u00ab l\u2019\u00e9loge de la fuite \u00bb avant l\u2019heure. Abruptement.<br \/> Sorti de sa r\u00e9signation respectueuse, il a dit :<\/p>\n<p>\u2013 Il est temps que je parte.<\/p>\n<p>On lui r\u00e9pondait :<\/p>\n<p>\u2013 As-tu pens\u00e9 \u00e0 ce qui t\u2019attend?<\/p>\n<p>Il est all\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 donner forme \u00e0 ce d\u00e9sir, malgr\u00e9 les mises en garde.<\/p>\n<p>Que cherchait-il \u00e0 fuir? Ou plut\u00f4t que voulait-il trouver dans un ailleurs inconnu, cette existence d\u2019adulte libre?<\/p>\n<p>Oui. Qu\u2019est-ce qu\u2019il voulait, au fond? Un endroit o\u00f9 il aurait eu l\u2019impression d\u2019\u00eatre au paradis.<\/p>\n<p>Ce paradis s\u2019est incarn\u00e9 sous la forme d\u2019une adolescente de 14 ans, son premier amour, rencontr\u00e9e sur les lieux de son travail. Il en avait tout juste 17.<br \/> Il suspectait d\u2019une certaine mani\u00e8re le danger d\u2019aller trop loin dans cette relation, conscient de sa jeunesse, mais tent\u00e9 par la s\u00e9duction et l\u2019\u00e9veil des sens.<br \/> Le courant les a emport\u00e9s. La timidit\u00e9 du jeune homme a \u00e9t\u00e9 bien vite confondue dans les bras d\u2019une fille d\u00e9lur\u00e9e. Et ce sont les premiers mois de fr\u00e9quentations d\u2019un pur d\u00e9lice qui leur ont fait tourner la t\u00eate!<\/p>\n<p>Il y a mis des formes. Le jeune homme sentimental alimentait sa r\u00eaverie face \u00e0 une jeune fille dont la beaut\u00e9 un peu clinquante le bouleversait. Un agr\u00e9able visage, un regard clair flattaient sa fiert\u00e9 de jeune m\u00e2le. Ce sera, croyait-il, l\u2019amour \u00e9ternel. Il devait d\u00e9montrer \u00e0 tout le monde sa maturit\u00e9 et son sens des responsabilit\u00e9s.<\/p>\n<p>Le jour o\u00f9 la jeune fille s\u2019est fait cong\u00e9dier par leur commun employeur pour \u00ab manque de s\u00e9rieux \u00bb, l\u2019amoureux n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 une seconde. Solidaire, noble chevalier, il a plaid\u00e9 pour elle et a finalement servi au patron cet ultimatum :<\/p>\n<p>\u00ab Si elle part, je pars avec elle. \u00bb<\/p>\n<p>Le voil\u00e0 devenu un v\u00e9ritable h\u00e9ros romantique. Il est sans le moindre doute un grand amoureux et suit aveugl\u00e9ment les \u00e9lans de son c\u0153ur.<br \/> Ind\u00e9pendance, le beau mot! Une id\u00e9e si belle et qui prend toute la place dans un jeune esprit impatient. Charles ne demande qu\u2019\u00e0 aller au devant de la vie, celle o\u00f9 il pourra s\u2019\u00e9panouir.<\/p>\n<p>Si le prix \u00e0 payer pour son \u00e9mancipation et celle de sa fianc\u00e9e est que cette libert\u00e9 se prenne en couple mari\u00e9, eh bien! c\u2019est ce qu\u2019il fera.<br \/> Le mariage a \u00e9t\u00e9 c\u00e9l\u00e9br\u00e9 \u00e0 l\u2019\u00e9glise Saint-Henri-de-Mascouche \u00e0 l\u2019\u00e9t\u00e9 1976. La jeune femme attend son premier enfant. Charles a maintenant 19 ans.<br \/> Il croit au mariage, \u00e0 l\u2019union durable; il est convain-cu qu\u2019il peut vaincre tous les obstacles gr\u00e2ce \u00e0 l\u2019amour. Il a de l\u2019institution du mariage une vision ultraconservatrice. Ce sont des principes auxquels il croit, dans lesquels il a baign\u00e9. Ses premiers mod\u00e8les sont ses parents.<\/p>\n<p>De cette union qui a dur\u00e9 quinze ans, sont n\u00e9s deux fils : \u00c9ric et St\u00e9phane.<\/p>\n<p>Les premi\u00e8res ann\u00e9es de leur union n\u2019ont pas m\u00e9nag\u00e9 les difficult\u00e9s ni \u00e0 l\u2019un ni \u00e0 l\u2019autre. Inexp\u00e9riment\u00e9s, ils ont abord\u00e9 la vie \u00e0 deux avec toute la candeur de leur jeunesse. Ce n\u2019est que plus tard que Charles saisira l\u2019ampleur des combats pour leur survie. Et combien de solitude, de tristesse et de d\u00e9mons il a d\u00fb affronter certains jours dans l\u2019implacable jungle humaine, quand il n\u2019\u00e9tait qu\u2019un adolescent, qu\u2019il avait, encore tapis au fond de lui, ses peurs et ses doutes.<\/p>\n<p>Les ann\u00e9es se sont succ\u00e9d\u00e9 en colmatant les br\u00e8ches.<\/p>\n<p>Par pudeur, il ne raconte pas tout. Il garde le silence sur les \u00e9pisodes trop douloureux, dont certains ont laiss\u00e9 des cicatrices. Qu\u2019il ait surv\u00e9cu \u00e0 tout ce qui n\u2019est pas racont\u00e9 volontairement, c\u2019est reconna\u00eetre son esprit de battant, son go\u00fbt de la vie. \u00c0 certaines \u00e9poques, il pouvait mal tourner, mais c\u2019est m\u00e9conna\u00eetre son esprit farouchement ind\u00e9pendant qui n\u2019accepte pas de d\u00e9pendance, quelle qu\u2019elle soit. Cent fois, bien s\u00fbr, la corde tendue s\u2019est rel\u00e2ch\u00e9e. Il a su tenir \u00e0 distance les tentations de paradis artificiels et a pu maintenir le contr\u00f4le de sa vie ainsi que l\u2019int\u00e9grit\u00e9 de son esprit cr\u00e9atif.<\/p>\n<p>Mais il est alors l\u00e9gitime de se poser la question. Comment l\u2019artiste Carson a-t-il pu na\u00eetre dans ce brouillamini, cet amoncellement de contraintes quotidiennes et domestiques?<\/p>\n<p>Comment la force de cr\u00e9er a-t-elle pu se tracer une voie en lui, s\u2019imposer, apporter de la lumi\u00e8re dans sa vie?<\/p>\n<p>Carson est devenu \u00e0 son corps d\u00e9fendant un personnage dont la vie mouvement\u00e9e a connu un tas de rebondissements. Sa destin\u00e9e semblait inscrite au plus profond de lui-m\u00eame, enchev\u00eatr\u00e9e, parfois d\u00e9sordonn\u00e9e; mais toujours \u2013 et c\u2019est l\u00e0 le miracle \u2013 rafistol\u00e9e, remise sur la bonne voie. Il aurait pu devenir amer, pour ne pas dire acari\u00e2tre, se plaindre de tout et perdre en route la richesse de sa pens\u00e9e imaginative.<\/p>\n<p>Emport\u00e9 malgr\u00e9 lui par la force du courant plus souvent qu\u2019\u00e0 son tour, bless\u00e9, meurtri, il a conserv\u00e9 envers et contre tout une formidable envie de vivre. Jamais vaincu. Se hissant sur le rivage avec toute l\u2019\u00e9nergie du d\u00e9sespoir. Tous ceux qui l\u2019ont connu autrefois, qui le fr\u00e9quentent aujourd\u2019hui, reconnaissent et admirent chez lui cette facult\u00e9 de rebondir. Jamais vaincu.<\/p>\n<p>C\u2019est \u00e0 se demander si chez lui les \u00e9preuves n\u2019ont pas \u00e9t\u00e9 le canevas d\u2019un in\u00e9puisable imaginaire? D\u2019un espace intime o\u00f9 il a pu se r\u00e9fugier quand tout sombrait et qui est devenu, avec le temps, lumineux.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<table style=\"width: 902px; height: 10971px;\" border=\"0\" cellspacing=\"5\" cellpadding=\"0\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">Picasso affirmait qu\u2019il y a un artiste dans chaque enfant. \u00ab Le probl\u00e8me, disait-il, est de savoir comment rester un enfant en grandissant. \u00bb<br \/> Laisser vivre l\u2019enfant en soi est un talent; le laisser d\u00e9lirer, r\u00eaver tient du courage.Dans un certain sens, Charles Carson a r\u00e9ussi \u00e0 conserver intacts son \u00e9merveillement, la facult\u00e9 de faire jaillir la lumi\u00e8re de l\u2019ombre, comme si chaque tableau \u00e9tait un hymne \u00e0 la joie.Comme tous les enfants, bien avant l\u2019\u00e9cole primaire, il a dessin\u00e9, \u00ab barbouill\u00e9 \u00bb, tent\u00e9 de donner forme \u00e0 son univers familier.<br \/> Il ne disait pas : \u00ab je veux devenir peintre. \u00bb Et personne ne lui avait encore dit \u00e9videmment : \u00ab tu as du talent. \u00bb Les enfants ont un talent spontan\u00e9 qui semble venir tout droit d\u2019une vie ant\u00e9rieure. Leurs premiers dessins maladroits l\u00e8vent souvent le voile sur des mondes po\u00e9tiques quelquefois tristes, en g\u00e9n\u00e9ral heureux, dont la r\u00e9sonance nous attendrit et nous \u00e9tonne.Le talent en lui, mais que veut dire talent? est rest\u00e9 embryonnaire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019adolescence. Il ne ressentait pas \u00ab l\u2019appel \u00bb imp\u00e9rieux de la cr\u00e9ation qui viendra le harceler plus tard.Mises \u00e0 part des habilet\u00e9s manuelles incontestables dont il faisait preuve en vieillissant, pour monter et d\u00e9monter n\u2019importe quel appareil ou m\u00e9canisme, une m\u00e9moire des concepts les plus compliqu\u00e9s, l\u2019excitation d\u2019une nouvelle id\u00e9e, d\u2019un nouveau d\u00e9fi, rien n\u2019\u00e9tait d\u00e9fini, ni clair sur ce qu\u2019il voulait vraiment devenir ou accomplir.Quel m\u00e9tier? Quelle profession? Qu\u2019allait-il choisir de faire dans sa vie?Il a d\u00e9couvert de fa\u00e7on fortuite ses habilet\u00e9s pour le dessin en peignant \u00e0 16 ans un portrait fid\u00e8le d\u2019Elvis Presley qui \u00e9tait sans doute la plus grande vedette de l\u2019heure.Le portrait \u00e9tait si troublant de v\u00e9rit\u00e9 qu\u2019un fan du chanteur am\u00e9ricain n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 lui en offrir 400,00 $!Succ\u00e8s \u00e9clatant, inattendu, mais qui provoque des remous autour de lui. En lui aussi, dans sa propre t\u00eate qui bourdonne tout \u00e0 coup d\u2019une activit\u00e9 nouvelle, impr\u00e9vue. Personne n\u2019avait vu venir le coup! Encore moins dans sa famille.Il est tr\u00e8s fier! Joli coup d\u2019argent certes. Mais il d\u00e9couvre, surtout pour la premi\u00e8re fois, le sentiment heureux et exaltant d\u2019\u00e9merger, d\u2019\u00eatre un \u00ab artiste \u00bb.<br \/> C\u2019est relativement facile d\u2019imiter en peinture la photographie d\u2019une idole. C\u2019est relativement facile d\u2019ex\u00e9cuter, si on a quelques notions, un tableau assez bien fait. Dessiner et reproduire une \u0153uvre exigent toutefois une bonne technique de dessin, et, si la reproduction nous \u00e9meut, voil\u00e0 qu\u2019intervient le talent.On le regardait soudain diff\u00e9remment, avec envie peut-\u00eatre. Voil\u00e0 une question qui titillait \u00e9galement l\u2019artiste en devenir. Pour y r\u00e9pondre, il s\u2019est attel\u00e9 \u00e0 la t\u00e2che de travailler \u00e0 dessiner de plus en plus, de tenter de d\u00e9couvrir les secrets des grands ma\u00eetres de la peinture. Il s\u2019est pench\u00e9 sur les reproductions comme un sage \u00e9colier, a \u00e9tudi\u00e9 attentivement les traits de pinceaux, l\u2019application des couleurs, leurs subtilit\u00e9s; il a d\u00e9couvert la force des jeux d\u2019ombre et de lumi\u00e8re. Ce fut une immersion totale dans l\u2019Art, une exploration qui l\u2019a men\u00e9 \u00e0 se d\u00e9couvrir lui-m\u00eame. Au cours des ann\u00e9es, il va collectionner un nombre impressionnant de livres d\u2019art. \u00ab J\u2019en ai poss\u00e9d\u00e9 des milliers! \u00bb Il regrette d\u2019avoir d\u00fb s\u2019en d\u00e9faire lorsqu\u2019il a d\u00e9cid\u00e9 de s\u2019installer en Colombie.<br \/> Le jeune artiste qui apprend facilement retient tout. Il d\u00e9cide de travailler d\u2019arrache-pied.\u00ab Le travail est la loi de l\u2019art et de la vie \u00bb, selon l\u2019un des principes inexorables de La Com\u00e9die humaine de Balzac.<\/p>\n<p>Afin de tester ses capacit\u00e9s, d\u2019\u00e9valuer ses limites, il a reproduit des tableaux c\u00e9l\u00e8bres cent fois plut\u00f4t qu\u2019une. Il a peint La Joconde si souvent qu\u2019il en est arriv\u00e9 \u00e0 reconna\u00eetre Leonardo da Vinci sous les traits de la jeune femme \u00e9nigmatique. Un auto-portrait. \u00ab Je crois que cet immense g\u00e9nie s\u2019est travesti pour nous confondre durant des si\u00e8cles. Pourquoi pas? \u00bb sugg\u00e8re-t-il admiratif.<\/p>\n<p>Sans ma\u00eetre v\u00e9ritable, dans quel ordre pouvait-il affronter la nouvelle discipline que lui imposait la d\u00e9couverte fortuite de son talent? Comment toucher au c\u0153ur et traverser le Temps? Comment plus simplement incarner sur la toile vierge ce qu\u2019il porte en lui?<\/p>\n<p>Ces choses \u00e0 dire qui t\u00e9moignent de la beaut\u00e9 fragile du monde, quel serait le langage, \u00ab son \u00bb langage qui pourrait \u00eatre \u00e0 la fois \u00e9vocateur et subliminal?<br \/> Le jeune Charles a encore beaucoup \u00e0 apprendre avant de s\u2019exprimer. \u00ab Le dessin n\u2019est pas la forme, il est la mani\u00e8re de voir la forme \u00bb, disait Edgar Degas.<\/p>\n<p>Les quelques rares dessins de cette \u00e9poque qui ont r\u00e9sist\u00e9 au temps, alors que l\u2019artiste \u00e9tait au tout d\u00e9but de la vingtaine, nous entra\u00eenent dans des sous-bois o\u00f9 l\u2019ombre et la lumi\u00e8re se c\u00f4toient avec aisance; pr\u00e8s des ruisseaux tumultueux qui serpentent, des haies triomphales de peupliers. La mani\u00e8re est acad\u00e9mique, loin encore de sa libert\u00e9 actuelle.<\/p>\n<p>Il cherchait \u00e0 reproduire ce qu\u2019il avait sous les yeux, couleurs et formes, comme un peintre du dimanche install\u00e9 sagement au centre du paysage. On l\u2019imagine ais\u00e9ment l\u2019\u0153il riv\u00e9 \u00e0 sa fen\u00eatre, ou le chevalet plant\u00e9 dans le champ, occup\u00e9 \u00e0 d\u00e9busquer les tons fondants de l\u2019automne, les \u00e9clats du soleil mourant entre les feuilles des arbres.<\/p>\n<p>Un peu comme chez les impressionnistes, sa palette devait regorger de couleurs r\u00e9pandues directement du tube. Et c\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 l\u00e0, dans ces premiers balbutiements, la d\u00e9couverte d\u2019un plaisir total.<\/p>\n<p>Le jeune artiste sentait confus\u00e9ment qu\u2019au-del\u00e0 de ce sous-bois, en amont du ruisseau, il existait d\u2019autres choses. Non pas uniquement \u00e0 photographier et \u00e0 copier. Des choses plus importantes, plus graves \u00e0 raconter.<\/p>\n<p>L\u2019incident du premier succ\u00e8s d\u00fb \u00e0 Elvis Presley est clos pour l\u2019instant. Charles doit d\u00e9sormais passer aux choses dites s\u00e9rieuses, notamment installer leur appartement \u00e0 l\u2019\u00cele-Saint-Jean.<\/p>\n<p>La survie alimentaire quotidienne de sa jeune famille occupait toute la place. Lui qui r\u00eavait d\u2019autonomie et de libert\u00e9 s\u2019est vu bien vite ramen\u00e9 \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9. Les responsabilit\u00e9s \u00e9taient importantes pour un jeune homme sans carri\u00e8re, sans m\u00e9tier v\u00e9ritable, qui ne devait compter que sur lui-m\u00eame pour s\u2019en sortir.<\/p>\n<p>\u00ab Un jour j\u2019ai frapp\u00e9 \u00e0 la porte de ma voisine parce que \u00e7a faisait trois jours que je n\u2019avais pas mang\u00e9. Le b\u00e9b\u00e9 ne manquait de rien, on lui avait m\u00eame pr\u00e9par\u00e9 une tr\u00e8s jolie chambre. \u00bb<\/p>\n<p>Le couple \u00e9tait, lui, priv\u00e9 de ses r\u00eaves de belle vie! \u00ab C\u2019en \u00e9tait fini du bateau, de l\u2019auto, de la motoneige\u2026 \u00bb, se rappelle Charles. Adieu la lune de miel et le romantisme des premi\u00e8res \u00e9treintes.<\/p>\n<p>Sa fiert\u00e9 est mise \u00e0 dure \u00e9preuve. Il doit trouver une solution. Selon les valeurs de l\u2019\u00e9poque, c\u2019est \u00e0 lui de faire en sorte que la famille s\u2019\u00e9chappe de ce bourbier.<\/p>\n<p>Heureusement, son imagination est \u00e9tonnante et va le servir avec bonheur. Il fait de tout avec rien, r\u00e9cup\u00e8re, recycle, restaure, pour ne pas dire, r\u00e9invente. \u00ab On avait trois chaises de m\u00e9tal. Avec un rouleau de fil \u00e9lectrique mont\u00e9 sur bobine en bois, j\u2019ai fabriqu\u00e9 une table. Je la revois encore toute capitonn\u00e9e, en cuir, de style anglais! De toute beaut\u00e9! Quelle harmonie! \u00bb, conclut-il, ironique.<\/p>\n<p>Il n\u2019a m\u00e9nag\u00e9 aucun effort comme concierge pour satisfaire son employeur, y compris pour ex\u00e9cuter les t\u00e2ches les plus sordides. Le souvenir est violent : \u00ab Je pelletais d\u2019un c\u00f4t\u00e9, je vomissais de l\u2019autre pour venir \u00e0 bout d\u2019une canalisation d\u2019\u00e9gout bouch\u00e9e \u00bb, se souvient-il avec horreur.<\/p>\n<p>Dans la m\u00eame p\u00e9riode, \u00e0 l\u2019aube, il ex\u00e9cutait un aller-retour d\u2019une heure et demie en auto-stop pour nettoyer \u00e0 la serpilli\u00e8re les planchers d\u2019un centre commercial. Il en revenait les mains couvertes d\u2019ampoules.<\/p>\n<p>Mille et un m\u00e9tiers. Mille et une mis\u00e8res. C\u2019est le sort d\u2019un homme qui n\u2019a pas compl\u00e9t\u00e9 d\u2019\u00e9tudes sup\u00e9rieures et dont les journ\u00e9es passent \u00e0 satisfaire les premi\u00e8res n\u00e9cessit\u00e9s et \u00e0 laisser le r\u00eave endormi.<\/p>\n<p>Qu\u2019en est-il des activit\u00e9s artistiques? Fort de l\u2019\u00e9nergie de sa jeunesse, il r\u00e9ussit \u00e0 maintenir vive la flamme de sa passion. En 1978, malgr\u00e9 tout, le r\u00eaveur ent\u00eat\u00e9 r\u00e9alise sa premi\u00e8re exposition de gravures sur verre avec juxtaposition de couleurs, \u00e0 la Galerie Verte, \u00e0 Rosem\u00e8re. On \u00e9tait encore loin de la notori\u00e9t\u00e9 internationale! L\u2019artiste devait continuer de chercher du travail pour assurer la subsistance de la famille.<\/p>\n<p>Il n\u2019avait peur de rien; lorsqu\u2019il s\u2019agissait de gagner sa vie, l\u2019audace \u00e9tait sa premi\u00e8re qualit\u00e9. Il s\u2019est retrouv\u00e9 notamment au volant d\u2019un camion de d\u00e9neigement de la Ville de Montr\u00e9al. Or, il ne connaissait pas la conduite manuelle! Il avait r\u00e9p\u00e9t\u00e9 les gestes de changement de vitesse la nuit pr\u00e9c\u00e9dente.<br \/> Le restaurant italien de son voisinage cherchait un cuisinier? Bien. Il s\u2019est pr\u00e9sent\u00e9 comme l\u2019expert qui ferait le meilleur travail. La fabrication des pizzas n\u2019avait pas de secrets pour lui, d\u00e9clarait-il \u00e0 qui voulait l\u2019entendre. Le r\u00e9sultat de sa fanfaronnade? \u00ab Je r\u00e9ussissais deux pizzas \u201cjumbos\u201d que je faisais tourner en m\u00eame temps au-dessus de ma t\u00eate, une dans chaque main. La foule s\u2019installait devant moi pour voir le spectacle. Personne ne se doutait, pas m\u00eame le patron, que je n\u2019avais aucune exp\u00e9rience et que les recettes, je les inventais. \u00bb Des recettes qui ont fait \u00e9cole si on en juge par la description qu\u2019il en fait : pizza pochette, pizza avec b\u0153uf hach\u00e9, laitue, bref tout ce qui n\u2019\u00e9tait pas encore \u00e0 la mode. Son imagination ne connaissait pas de limites.<br \/> Ce fameux jour o\u00f9 les pizzas se sont transform\u00e9es en soucoupes volantes et o\u00f9 la sauce tomate a atterri sur l\u2019auditoire le fait encore beaucoup rire!<br \/> Puis un deuxi\u00e8me enfant s\u2019est ajout\u00e9 \u00e0 la famille. \u00c0 force de volont\u00e9 et de travail, leur situation \u00e9conomique s\u2019am\u00e9liore. Apr\u00e8s de nombreux d\u00e9m\u00e9nagements, le couple se fixe finalement \u00e0 Charny o\u00f9 Charles pratique le commerce d\u2019antiquit\u00e9s, tout en continuant de peindre, de travailler en atelier.<\/p>\n<p>L\u2019ann\u00e9e 1983 marque le retour de la petite famille dans les banlieues de son enfance : Repentigny, Blainville et puis Sainte-Th\u00e9r\u00e8se. Ce sont des retrouvailles en quelque sorte d\u2019une partie de son pass\u00e9, et, dans ce d\u00e9cor familier, il croit \u00eatre mieux arm\u00e9 pour colmater les br\u00e8ches dans sa vie amoureuse.<\/p>\n<p>En 1988, la famille am\u00e9nage dans un secteur hupp\u00e9 de la banlieue montr\u00e9alaise, \u00e0 Sainte-Th\u00e9r\u00e8se-en-Haut, dans une luxueuse maison \u00ab canadienne \u00bb.<br \/> Durant les ann\u00e9es qui suivent, Charles maintient le tempo. Sa vie quotidienne explose d\u2019id\u00e9es. Il pr\u00e9sente \u00e0 nouveau des \u0153uvres de verre abstraites et figuratives, \u00e0 la Galerie Renoir.<\/p>\n<p>Une p\u00e9riode florissante financi\u00e8rement. Les apparences sont trompeuses : dans ce d\u00e9cor de r\u00eave, le couple, de plus en plus, va \u00e0 vau-l\u2019eau. Les tensions augmentent.<\/p>\n<p>En m\u00eame temps, le jeune artiste s\u2019\u00e9tait engag\u00e9 dans plusieurs voies, essayant de trouver dans l\u2019action cr\u00e9atrice une sorte de consolation, voire une fuite. Toute cette activit\u00e9 alimentait son bagage technique. Sans nier les influences de son \u00e9poque sur le plan pictural et plastique, il a propos\u00e9 les r\u00e9sultats de ses trouvailles : outre la peinture sur verre, il explorait la peinture \u00e0 l\u2019envers, le verre juxtapos\u00e9 sur toile, etc.<\/p>\n<p>La vie poursuivant son cours apportait son lot de plaisirs aussi. Charles a concr\u00e9tis\u00e9 un vieux fantasme, celui de poss\u00e9der une Rolls-Royce, le summum symbolique de la grande vie. \u00ab Cette vieille voiture d\u2019occasion, \u00e0 part le prestige de son nom, n\u2019avait pourtant rien d\u2019extravagant. Pour moi, c\u2019\u00e9tait un jouet avant tout. \u00bb Il en soignait les accessoires, frottait affectueusement les chromes. Comme il avait tout appris des voitures et de leur entretien au garage familial, il connaissait sa vieille Rolls comme sa poche, de son moteur les moindres sursauts et ronronnements. Il aurait pu, \u00e0 l\u2019instar<br \/> du peintre Riopelle, grand collectionneur de voitures rares et anciennes, entretenir cette co\u00fbteuse passion. Mais il s\u2019est montr\u00e9 raisonnable.<br \/> Le joujou \u00e9tait en \u00e9vidence sur la rue. Charles ne pouvait s\u2019imaginer un seul instant que la voiture laissait croire qu\u2019il \u00e9tait riche et pouvait s\u2019offrir tous ses caprices. \u00ab Ce fut un autre motif d\u2019envie dans mon entourage \u00bb, dit-il.<\/p>\n<p>\u00c0 force d\u2019arpenter les march\u00e9s aux puces, les \u00e9talages des brocanteurs, il avait d\u00e9velopp\u00e9 un \u0153il d\u2019expert v\u00e9ritable. Il achetait, en n\u00e9gociant ferme, des objets et meubles qu\u2019il vendait \u00e0 son tour, aux clients avis\u00e9s. Il en tirait, gr\u00e2ce \u00e0 son talent de vendeur, un b\u00e9n\u00e9fice int\u00e9ressant.<\/p>\n<p>Plus importante que celle des objets domestiques, il s\u2019\u00e9tait en m\u00eame temps constitu\u00e9 une enviable collection d\u2019\u0153uvres d\u2019art parmi lesquelles figuraient des Marc-Aur\u00e8le Fortin, Stanley Cosgrove, L\u00e9o Ayotte, Ren\u00e9 Richard, une murale de Paul (Tex) Lecor; des Borduas, Ferron, Bellefleur et Lemieux; une tapisserie de Picasso, et plusieurs autres. Un piano demi-queue de style Queen Anne dont les touches \u00e9taient du pur ivoire a longtemps tr\u00f4n\u00e9 chez lui. Son fils St\u00e9phane y exer\u00e7ait ses dons naissants de musicien.<\/p>\n<p>L\u2019\u00e9b\u00e9nisterie, le rembourrage, la restauration de meubles et de tableaux anciens, la sculpture d\u2019ornements sur les encadrements, la pose de feuilles d\u2019or, la d\u00e9coration int\u00e9rieure de r\u00e9sidences hupp\u00e9es, voil\u00e0 quel \u00e9tait le menu d\u2019une partie de ses occupations. Avec son partenaire Michel De Les\u00e9luc, il a d\u00e9cor\u00e9 la discoth\u00e8que montr\u00e9alaise : Les foufounes \u00e9lectriques, un lieu tr\u00e8s branch\u00e9 de la vie nocturne, \u00e0 cette \u00e9poque.<\/p>\n<p>Des salles de ventes aux ench\u00e8res aux galeries d\u2019art, il apprend tout par lui-m\u00eame, en se renseignant aupr\u00e8s d\u2019experts, bien s\u00fbr, pour ne pas commettre d\u2019erreurs, se pose en sp\u00e9cialiste et s\u2019attache une jolie client\u00e8le. C\u2019est ainsi qu\u2019il va peaufiner une partie des talents qu\u2019il porte en lui. Son principe est simple : \u00ab Si quelque chose a \u00e9t\u00e9 fait par un humain, c\u2019est que l\u2019\u00eatre humain est \u00e0 m\u00eame de le comprendre. Je peux donc le faire moi aussi. \u00bb<\/p>\n<p>Parmi ses d\u00e9couvertes, pr\u00e9domine le travail d\u2019un certain artiste qui l\u2019a toujours fascin\u00e9 et \u00e0 qui il porte une attention bienveillante et admirative. Il s\u2019agit de l\u2019\u0153uvre peinte de Christo Stefanoff, log\u00e9e dans la partie inf\u00e9rieure du Cyclorama de J\u00e9rusalem \u00e0 Sainte-Anne-de-Beaupr\u00e9.<\/p>\n<p>\u00ab Stefanoff a tout au long de sa vie, (1898-1966), cr\u00e9\u00e9 une \u0153uvre cons\u00e9quente, exceptionnelle et magistrale. Dessins d\u2019apocalypse, de ghettos, d\u2019amas de corps, de sc\u00e8nes de guerre. On ne peut pas rester indiff\u00e9rent face \u00e0 ces chefs-d\u2019\u0153uvre d\u2019un artiste pourtant m\u00e9connu. \u00bb<\/p>\n<p>Il lui a rendu hommage en interpr\u00e9tant deux de ses \u0153uvres \u00e0 sa mani\u00e8re, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la mani\u00e8re carsoniste, dans la Trahison de Judas et La fin d\u2019un cycle et la naissance du carsonisme.<\/p>\n<p>Il lui faut l\u2019action, mais aussi la contemplation indispensable au ressourcement de son imaginaire cr\u00e9atif des 30 derni\u00e8res ann\u00e9es. Depuis longtemps, il engrange des images, des sensations, une multitude de signaux.<\/p>\n<p>\u00ab Mon plus grand bonheur \u00e9tait et est encore de m\u2019asseoir devant un vieux mur en pierres, d\u2019y d\u00e9couvrir des objets, des personnages, de me raconter des histoires. \u00bb<\/p>\n<p>Il a confi\u00e9 cela un jour \u00e0 l\u2019historien d\u2019art Guy Robert qui lui a rappel\u00e9 que L\u00e9onard de Vinci faisait de m\u00eame.<\/p>\n<p>Les rochers, un simple caillou, une racine d\u2019arbre, les arbres eux-m\u00eames d\u00e9voilent, \u00e0 qui sait regarder, beaucoup d\u2019\u00e9l\u00e9ments d\u2019inspiration. Les pierres trouv\u00e9es sur la plage, polies par le temps et la vague, sont des t\u00e9moins d\u2019une grande agitation sous-marine, inscrite dans leurs pores, et dont leurs strates gardent la m\u00e9moire. Les bois blanchis par le sel de la mer, le flux et le reflux de la vague offrent des formes douces, singuli\u00e8res. Qui sait s\u2019ils ne sont pas issus du naufrage d\u2019un navire de brigands?<\/p>\n<p>\u00ab Le bon Dieu est un grand artiste! \u00bb s\u2019exclame-t-il, \u00e9mu.<\/p>\n<p>Les murs en pierres des champs, couverts de vigne et de ronces, les plus d\u00e9labr\u00e9s m\u00eame, sont \u00e9mouvants quand on sait imaginer les mains pleines d\u2019ampoules qui les ont assembl\u00e9s patiemment. Il y a longtemps. Parfois de l\u2019aube jusque tard dans la nuit.<\/p>\n<p>Au cours de ses nombreux voyages en France, il a \u00e9t\u00e9 plus attir\u00e9 par ces t\u00e9moins simples du pass\u00e9 que par n\u2019importe quel autre \u00e9l\u00e9ment. \u00ab Quelquefois, il appara\u00eet plus profitable de suivre sur un mur le voyage d\u2019une tache de soleil que d\u2019\u00e9crire des lettres d\u2019affaires\u2026 \u00bb, confiait l\u2019\u00e9crivain Julien Green, dans son Journal.<\/p>\n<p>Carson a toujours admir\u00e9 la vie simple des paysans, leurs vertus de patience et de r\u00e9silience. Il mentionne les dessins fabuleux des grottes de Lascaux en Dordogne, qui datent de 15 000 ans av. J.-C. et fascinent le monde entier depuis leur d\u00e9couverte en 1940. Selon lui, les habitants de ces grottes ont \u00e9t\u00e9 inspir\u00e9s directement par les formes apparaissant sur les reliefs des murs.<\/p>\n<p>\u00ab Ce que ces hommes ont vu dans la pierre leur a peut-\u00eatre servi de canevas \u00bb, sugg\u00e8re Carson. Le mur rappelait peut-\u00eatre l\u2019animal chass\u00e9.<br \/> Comme la nature \u00e9ternellement vivante malgr\u00e9 ses p\u00e9riodes de dormance, il envie cette libert\u00e9, en ayant conscience qu\u2019elle est programm\u00e9e selon ses propres lois.<\/p>\n<p>C\u2019est ainsi qu\u2019il imagine la for\u00eat profonde, le fond des mers ou ses rives, les mouvements de vagues \u00e9ternels et uniques. Rien ni personne ne peuvent intervenir dans l\u2019ordre de ces choses-l\u00e0, dans cette force in\u00e9branlable.<\/p>\n<p>L\u2019arbre, pour sa part, plonge ses racines profond\u00e9ment et ne quitte plus la terre qui le nourrit. Il prend la fuite par le r\u00e9seau des branches et des feuilles, le plus haut, le plus loin possible.<\/p>\n<p>Cette libert\u00e9 id\u00e9ale, faite de stabilit\u00e9 et de l\u00e9g\u00e8ret\u00e9, est une conqu\u00eate quotidienne pour l\u2019artiste. C\u2019est ainsi qu\u2019il aimerait vivre.<\/p>\n<p>Avec ses contradictions naturelles et l\u2019imp\u00e9ratif besoin de cr\u00e9er, de temps en temps, il faut bien le dire, il sacrifie tout cela, momentan\u00e9ment, au profit d\u2019une femme, au nom d\u2019un amour.<\/p>\n<p>Il est clair que la routine, la quotidiennet\u00e9, l\u2019enfermement, f\u00fbt-ce par amour, le prive de son oxyg\u00e8ne. Mais, en m\u00eame temps, il s\u2019y compla\u00eet, il en a besoin.<\/p>\n<p>Le grand Ma\u00eetre Deshimaru disait : \u00ab Il y a le grand ego, celui qui recherche libert\u00e9, sagesse, calme et silence et regarde l\u2019autre, le petit ego de tous nos soucis. \u00bb Cette dualit\u00e9, Charles Carson en est \u00e0 la fois conscient et victime.<\/p>\n<p>Pour s\u2019adapter \u00e0 la routine quotidienne, \u00e0 ses contraintes, \u00e0 ses joies aussi, admet-il, il lui a fallu revenir sur des pans de sa vie, leur trouver un sens. En d\u2019autres mots, atteindre une esp\u00e8ce de maturit\u00e9 en mettant derri\u00e8re lui ce qui a failli le d\u00e9truire\u2026<\/p>\n<p>Sur ce pass\u00e9 o\u00f9 il a grand peine \u00e0 revenir, des \u00e9clats de voix lui parviennent quelquefois, des images floues comme des photos p\u00e2lies dormant au fond d\u2019un tiroir. Dans des moments de tristesse, Charles ouvre ce tiroir, il sait ce qu\u2019il va y trouver; parmi les photographies, se trouve celle de l\u2019un de ses fr\u00e8res, Marcel, le plus aim\u00e9. Alors Charles cherche quelque chose dans son visage, dans sa tenue, quelque chose qui aurait d\u00fb l\u2019avertir du danger. Sa souffrance devant cette impossibilit\u00e9 de remonter le temps s\u2019est assoupie, mais pas pour toujours.<\/p>\n<p>Alors, il reste l\u00e0 \u00e0 r\u00eaver devant ce portrait fan\u00e9 \u00e9voquant celui avec qui il p\u00eachait, celui avec qui il se sentait bien. Ce fr\u00e8re portait en lui une forme d\u2019exaltation qui se traduisait, entre autres, par le culte d\u2019Elvis Presley. Le pantalon \u00e0 pattes d\u2019\u00e9l\u00e9phant, la chemise moulante, les cheveux gomin\u00e9s, le spectacle en valait la peine et les deux fr\u00e8res en riaient de bon c\u0153ur.<\/p>\n<p>\u2013 Viens m\u2019\u00e9couter. Je vais te chanter Don\u2019t be cruel.<\/p>\n<p>Et il s\u2019installait dans la cour arri\u00e8re sur le balcon \u00e0 faire semblant que c\u2019\u00e9tait une sc\u00e8ne, un simulacre de micro entre les mains. Une foule hyst\u00e9rique face \u00e0 lui. La foule, c\u2019\u00e9tait Charles.<\/p>\n<p>Charles qui l\u2019applaudissait et sifflait.<\/p>\n<p>\u00ab Je pense que ce qui nous unissait, c\u2019\u00e9tait le plaisir pur de faire des choses ensemble, sans se juger, sans se jalouser. \u00bb<\/p>\n<p>Ce plus jeune fr\u00e8re \u00e9tait aussi \u00ab un grand c\u0153ur \u00bb, un hypersensible. Et puis un jour, Marcel s\u2019est mari\u00e9, est devenu p\u00e8re. C\u2019\u00e9tait pour lui le plus grand des bonheurs. Mais la fragilit\u00e9 cr\u00e9\u00e9e par le remous des relations conjugales, le risque de perdre l\u2019amour de sa vie, son enfant, a fait de lui un homme p\u00e9tri de douleur, incapable de se battre.<\/p>\n<p>Il mac\u00e9rait dans sa m\u00e9lancolie et son impuissance. De mauvaises influences, la drogue ont eu raison de son d\u00e9sir de vivre.<\/p>\n<p>\u2013 Il est all\u00e9 voir le film Kramer vs Kramer, il en est sorti boulevers\u00e9, se souvient Charles.<\/p>\n<p>D\u00e9j\u00e0 il laissait entendre qu\u2019il voulait mettre fin \u00e0 ses jours.<\/p>\n<p>\u2013 On ne le prenait pas au s\u00e9rieux, \u00e9videmment, reconna\u00eet-il, la gorge nou\u00e9e.<\/p>\n<p>Il assistait impuissant \u00e0 la d\u00e9t\u00e9rioration du courage de son fr\u00e8re. De ses forces vives. Inconscient de l\u2019\u00e9minence du drame.<\/p>\n<p>Marcel se confiait par bribes sans jamais aller vraiment au fond de son c\u0153ur : les mots sont si rares quand la souffrance est trop grande.<\/p>\n<p>Qui pouvait lire dans une boule de cristal que le jeune homme avait tout planifi\u00e9? Surtout quand on est s\u00fbr, comme Charles l\u2019\u00e9tait, que l\u2019amour est le meilleur des remparts.<\/p>\n<p>Ce fr\u00e8re aim\u00e9 a choisi un beau matin de s\u2019enlever la vie, dans son auto, dans un bois isol\u00e9. La solitude de ce choix. Sa douleur intenable. Le froid.<br \/> Charles faisait face \u00e0 la mort pour la premi\u00e8re fois. Et il fallait que ce soit par ce fr\u00e8re aim\u00e9 si tendrement! Il a v\u00e9cu de longues ann\u00e9es enferm\u00e9 dans des questions st\u00e9riles, des questions sans r\u00e9ponses. Une vague culpabilit\u00e9 comme chaque fois devant un suicide; la col\u00e8re, et puis cet impossible vide \u00e0 combler.<\/p>\n<p>Il lui fallait pourtant continuer \u00e0 vivre. Charles l\u2019a fait en enfermant son chagrin en lui-m\u00eame. Un beau chagrin dans un \u00e9crin de nacre scell\u00e9 et muet comme une tombe. L\u2019affection fraternelle est \u00e0 jamais disparue et, nulle part dans la famille, il ne trouve quelqu\u2019un avec qui il pourrait partager sa douleur.<\/p>\n<p>Le d\u00e9part absurde du petit fr\u00e8re alimente une plaie vive.<\/p>\n<p>Refermons le tiroir.<\/p>\n<p>La peinture a \u00e9t\u00e9 le pivot des actions de la deuxi\u00e8me partie de sa vie, une passion, un exutoire jusqu\u2019\u00e0 un certain point. Elle a aussi canalis\u00e9 sa qu\u00eate d\u2019absolu et de bonheur. C\u2019est ainsi que la vie vaut d\u2019\u00eatre v\u00e9cue, c\u2019est ainsi qu\u2019il voulait poursuivre sa route.<\/p>\n<p>Peindre ne veut pas dire absolument choisir l\u2019indigence. La boh\u00eame est un clich\u00e9. La majorit\u00e9 des peintres, s\u2019ils ont le choix, optent pour la r\u00e9ussite, sinon la gloire. C\u2019est prosa\u00efquement le moyen de gagner sa vie, et d\u2019entretenir celle des autres, comme le font tous les artisans, tous les entrepreneurs. Faut-il vraiment choisir la mis\u00e8re quand on est peintre? Au nom de quoi? La libert\u00e9? Malheureusement, beaucoup d\u2019artistes y sont contraints. Mal arm\u00e9s pour d\u00e9fendre leurs droits, timides lorsqu\u2019il s\u2019agit de se mettre en \u00e9vidence, parfois jouant la carte du m\u00e9pris des pr\u00e9occupations mat\u00e9rialistes.<\/p>\n<p>L\u2019art pictural est une affaire comme une autre avec sa strat\u00e9gie de d\u00e9veloppement, ses rouages et ses contraintes. Le simple mortel \u00e9mu devant la gr\u00e2ce du talent ne voit qu\u2019un artiste, sa sensibilit\u00e9, les vibrations qui le touchent. En r\u00e9alit\u00e9, un peintre qui consacre sa vie \u00e0 son art est, en quelque sorte, le pr\u00e9sident-directeur g\u00e9n\u00e9ral de sa propre entreprise. Il doit s\u2019entourer d\u2019une \u00e9quipe qui comblera les lacunes de sa gestion. Et apprendre surtout \u00e0 faire confiance.<\/p>\n<p>La puret\u00e9 du geste de cr\u00e9er est malheureusement, il faut bien le reconna\u00eetre, entach\u00e9e souvent d\u2019exploitation et d\u2019abus par des rapaces avides et sans scrupules.<\/p>\n<p>Pour s\u2019y retrouver dans cette jungle, car c\u2019en est une, et pour ne pas \u00eatre dupe, l\u2019artiste comme le public en g\u00e9n\u00e9ral doit \u00eatre renseign\u00e9.<br \/> Et, pour cela, il faut commencer par le commencement. Carson a toujours pr\u00f4n\u00e9 que l\u2019\u00e9cole publique devrait inscrire \u00e0 son programme r\u00e9gulier un enseignement de l\u2019art pictural qui en relaterait l\u2019histoire, les grands noms, les courants. Les enfants ont le droit d\u2019y avoir acc\u00e8s. La culture n\u2019est pas la chasse gard\u00e9e des adultes!<\/p>\n<p>Qu\u2019il s\u2019agisse de litt\u00e9rature : lire Victor Hugo ou Saint-Denys Garneau. De musique : \u00e9couter du Mozart ou du Debussy. Il faut savoir regarder un tableau de Matisse pour le suivre dans sa d\u00e9marche. De m\u00eame que tous les autres g\u00e9nies qui dorment dans les mus\u00e9es, ceux qu\u2019il faut d\u00e9couvrir dans les expositions! Voil\u00e0 qui contribuera \u00e0 forger des t\u00eates bien faites. \u00ab Les enfants sont comme des \u00e9ponges et se gonflent sans difficult\u00e9 au contact de la beaut\u00e9. \u00bb Les p\u00e9dagogues ont le devoir de les aider \u00e0 d\u00e9coder le langage des grands ma\u00eetres qui ont ouvert des voies et inspir\u00e9 les g\u00e9n\u00e9rations suivantes d\u2019artistes jusqu\u2019\u00e0 ce jour. \u00ab En grandissant, les enfants seront heureux d\u2019appartenir \u00e0 un monde o\u00f9 la cr\u00e9ation rend meilleur. \u00bb<\/p>\n<p>Est-ce que l\u2019art peut changer le monde? \u00ab Si on veut \u00e9voluer en tant que peuple, on doit respecter le travail, le talent des artistes, \u00e9couter ce qu\u2019ils ont \u00e0 dire. \u00bb Il entend par l\u00e0 qu\u2019une des mani\u00e8res de transformer notre environnement, d\u2019influencer la pens\u00e9e humaine consiste \u00e0 saisir l\u2019intuition qu\u2019un artiste manifeste dans son \u0153uvre, qu\u2019elle soit peinte ou \u00e9crite. Cette intuition permet de mieux percevoir l\u2019avenir et les transformations qui s\u2019amorcent.<br \/> Il ne nie pas par ailleurs que l\u2019art est peut-\u00eatre la part du divin en chacun de nous; un outil pour transcender la laideur.<\/p>\n<p>De temps en temps, \u00e0 travers certains mouvements de pens\u00e9es, des tentatives de s\u00e9duction, m\u00eame de provocation, le d\u00e9mon de l\u2019insens\u00e9 fait son apparition.<\/p>\n<p>\u00ab Des excr\u00e9ments coll\u00e9s dans l\u2019\u00e9poxy ne sont pas de l\u2019art. Le message de Piero Manzoni qui d\u00e9f\u00e9qua dans 90 bo\u00eetes de conserve en 1961, sur lesquelles fut inscrit merde d\u2019artiste en fait foi. Pr\u00e8s de 45 ans plus tard, qu\u2019ont donc compris les collectionneurs du message de l\u2019artiste? Pas grand-chose. Pour \u00eatre dans le coup, ils se sont procur\u00e9 ces bo\u00eetes \u00e0 30 500 euros pi\u00e8ce!<\/p>\n<p>\u00ab De m\u00eame, ajoute-t-il avec col\u00e8re, lorsque le Mus\u00e9e national du Canada fait l\u2019acquisition d\u2019un tableau de 1,8 million pour trois lignes de couleur sur une toile, cela devient ind\u00e9cent. \u00bb<\/p>\n<p>Les gens ordinaires ne comprennent rien, pensent les ap\u00f4tres de l\u2019herm\u00e9tisme? \u00ab Qu\u2019y a-t-il \u00e0 comprendre, sinon qu\u2019on les prend pour des imb\u00e9ciles \u00bb, ajoute Carson.<\/p>\n<p>Nous sommes all\u00e9s ensemble \u00e0 Toronto visiter une exposition nationale de galeries d\u2019art. Nous allions d\u2019un kiosque \u00e0 l\u2019autre, remplis d\u2019admiration pour certains travaux. \u00c0 cette exposition, il aurait aim\u00e9 \u00eatre surpris, excit\u00e9, motiv\u00e9.<\/p>\n<p>Carson est respectueux, on le surprend rarement \u00e0 critiquer les autres. Mais, soudain, n\u2019y tenant plus, il traite de \u00ab barbouillage \u00bb un tableau immense qui se dresse devant nous. Il est indign\u00e9. \u00ab Le ridicule ne tue pas heureusement, car plusieurs seraient morts. \u00bb<\/p>\n<p>Il ajoute : \u00ab Ce n\u2019est pas parce qu\u2019on a atteint une renomm\u00e9e qu\u2019on peut faire n\u2019importe quoi! Il faut \u00eatre sensible aux gens qui nous regardent et veulent nous comprendre, les respecter, donner le meilleur de nous-m\u00eame. L\u2019art n\u2019est pas un geste banal ou insignifiant, c\u2019est la responsabilit\u00e9 de l\u2019artiste de se surpasser. \u00bb<\/p>\n<p>Nous sommes plac\u00e9s soudain devant un tableau peint en jaune serin uni, comme une publicit\u00e9 de compagnie de peinture, et qui est l\u2019exemple parfait de ce qu\u2019il vient d\u2019\u00e9noncer.<\/p>\n<p>Plus tard, il s\u2019est exprim\u00e9 sur autre chose de plus int\u00e9ressant : \u00ab Le traitement des couleurs me fait penser \u00e0 William Turner \u00bb, a-t-il dit, admiratif.<br \/> Ouvrir et baliser des sentiers, tracer une route en plein d\u00e9sert, d\u00e9passer les limites dans tous les domaines, qu\u2019il s\u2019agisse des sciences ou de l\u2019art, est l\u2019une des vocations humaines de premi\u00e8re importance. L\u2019artiste qui, dans la solitude et le doute, r\u00e9ussit \u00e0 faire \u00e9merger un chef-d\u2019\u0153uvre dont la seule vision permet d\u2019ouvrir une porte sur la conscience appartient \u00e0 la race des explorateurs.<\/p>\n<p>Peindre est un apostolat pour celui qui creuse les myst\u00e8res, ne se satisfait pas des apparences, cherche au-del\u00e0 du r\u00e9el un tr\u00e9sor enfoui.<br \/> Un artiste v\u00e9ritable traduit, par ses m\u00e9tamorphoses picturales, l\u2019\u00e2me d\u2019un peuple. \u00c0 ce peuple il r\u00e9v\u00e8le des v\u00e9rit\u00e9s ou d\u00e9busque des fausset\u00e9s. Comme le po\u00e8te dont les mots qui chantent se r\u00e9percutent sur la fronti\u00e8re de notre esprit. Et l\u2019ouvrent.<\/p>\n<p>Le journaliste colombien, Gustavo Tatis Guerra, rapportait dans le quotidien El Universal, en 1994, un entretien qu\u2019il avait eu avec Carson : \u00ab On retrouve dans vos \u0153uvres toutes les couleurs de la plan\u00e8te, des plus fortes aux plus ternes, de la vo\u00fbte c\u00e9leste aux profondeurs des volcans qui vivent inconsciemment dans les entrailles de l\u2019homme. Le vide entre deux infinis : le ciel et la terre. Pure peinture!<\/p>\n<p>Un v\u00e9ritable artiste n\u2019est jamais au repos intellectuellement. Avec sa sensibilit\u00e9 particuli\u00e8re, toutes les fibres de son \u00eatre tendent \u00e0 saisir le monde qui l\u2019entoure, \u00e0 en comprendre les mouvements qui peuvent avoir une incidence sur son art. Au cours d\u2019une promenade dans la ville, au jardin ou en for\u00eat, il ne peut pas laisser ses yeux se reposer, ni sa t\u00eate ni son c\u0153ur, emport\u00e9 qu\u2019il est par les beaut\u00e9s; quelquefois touch\u00e9 par la laideur, le mal, le d\u00e9sespoir sous-jacent qu\u2019il per\u00e7oit. Tout lui sert, pour le meilleur et pour le pire. Les faci\u00e8s crisp\u00e9s sous le vent, la tendresse de certains regards, la rudesse d\u2019une falaise ou la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9 d\u2019un champ de bl\u00e9. Les formes infinies et les couleurs innombrables de la neige, compos\u00e9es, d\u00e9compos\u00e9es, de la blonde abeille, du noir corbeau. Ce qui se voit, ce qui se cache. Et m\u00eame les odeurs sont comme autant d\u2019\u00e9l\u00e9ments permettant un retour sur des paysages d\u2019automne, sur le linge propre s\u00e9ch\u00e9 au vent.<\/p>\n<p>Il se les approprie en pensant sans forfanterie qu\u2019il pourra : \u00ab peindre un \u00e9tat d\u2019\u00e2me et non pas une r\u00e9alit\u00e9 pour introduire l\u2019id\u00e9al dans l\u2019art \u00bb, comme l\u2019\u00e9crivait Pearl Buck.<\/p>\n<p>En cette fin de mois de novembre 2007, le Jardin botanique de Montr\u00e9al o\u00f9 nous nous promenons, Carson et moi, est peu fr\u00e9quent\u00e9 \u00e0 cette heure du jour. Dehors, c\u2019est la grisaille humide et mordante du d\u00e9but de l\u2019hiver.<\/p>\n<p>Dans la grande serre, il s\u2019est attard\u00e9 d\u2019abord aux effluves de l\u2019air moite : \u00ab On se croirait sous les tropiques. On est dans un autre monde. \u00bb Il est ravi de ce d\u00e9paysement inattendu.<\/p>\n<p>Le corps tout \u00e0 coup se d\u00e9tend, ne se d\u00e9fend pas. La respiration se fait calme, plus profonde.<\/p>\n<p>Il avance pr\u00e9cautionneusement sur le petit sentier, s\u2019incline ou l\u00e8ve la t\u00eate \u00e0 tout moment devant la majest\u00e9 de certains arbres, la beaut\u00e9 des fleurs : \u00ab On dirait que c\u2019est peint \u00e0 la main \u00bb, observe-t-il sans cacher son \u00e9tonnement en prenant d\u00e9licatement un p\u00e9tale entre ses doigts.<\/p>\n<p>\u00ab Pour moi, venir ici, retrouver un contact intime avec une nature luxuriante, c\u2019est comme visiter un mus\u00e9e ou m\u2019aventurer dans la jungle. Dans les deux cas, on doit y faire son chemin dans le silence. \u00bb<\/p>\n<p>Au cours de notre promenade cet apr\u00e8s-midi-l\u00e0 dans le Jardin aux mille merveilles en plein c\u0153ur de la ville, il a fait preuve d\u2019une bonne humeur d\u00e9bordante. D\u2019un certain bonheur de vacances. L\u2019ambiance chaude et douce des serres le r\u00e9confortait.<br \/> Brutalement, le bananier, cach\u00e9 au milieu d\u2019autres arbres et plantes exotiques, a impos\u00e9 sa pr\u00e9sence par ses feuilles \u00e9normes :<br \/> \u00ab Je sais faire les bananes frites, tu sais \u00bb, s\u2019est-il exclam\u00e9, gourmand. Et il a poursuivi : \u00ab La premi\u00e8re fois que j\u2019ai vu un bananier, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 impressionn\u00e9 qu\u2019un arbre apparemment sans force puisse supporter, sous ses longues feuilles, le poids de tous ces fruits regroup\u00e9s. \u00bb<br \/> Les r\u00e9miniscences gustatives et visuelles ont c\u00e9d\u00e9 la place au lyrisme.<br \/> \u00ab Le r\u00f4le de la couleur dans la nature, ces pigments de vie et de mort, tous ces pi\u00e8ges tendus, cette s\u00e9duction. Peut-on croire \u00eatre vraiment capable d\u2019en reproduire toutes les nuances? C\u2019est impossible! \u00bb<br \/> Il se revoit au c\u0153ur de la for\u00eat tropicale, la vraie qu\u2019il a bien connue. Tout lui est souvenir. Il ne tarde pas \u00e0 me faire remarquer un p\u00e9lican sous la forme d\u2019une fleur; un sexe f\u00e9minin sous la forme d\u2019une autre. Il ne tarit pas d\u2019\u00e9loges devant la patience de certaines plantes dans leur croissance et ne manque pas d\u2019entrevoir l\u2019\u00e9clat de la soie, du satin et du moir\u00e9 dans les p\u00e9tales de fleurs exotiques ou famili\u00e8res : \u00ab Il y a des fleurs qui se font encore plus belles quand on les regarde de pr\u00e8s, secr\u00e8tes, myst\u00e9rieuses, envo\u00fbtantes. \u00bb<br \/> Et pourtant fragiles et \u00e9ph\u00e9m\u00e8res.<br \/> \u00c0 la vue des bonsa\u00efs, Carson sent surgir plusieurs autres souvenirs : \u00ab C\u2019est au Japon d\u2019abord que j\u2019ai vu mes premiers bonsa\u00efs, il y a d\u00e9j\u00e0 plus de 20 ans. Quelle finesse! En \u00c9gypte, j\u2019ai appris que la culture de ces arbres nains aurait commenc\u00e9 l\u00e0 il y a plus de 4 000 ans. Je suis attendri par leur long\u00e9vit\u00e9, fascin\u00e9 par leurs formes et l\u2019\u00e9quilibre des masses, r\u00e9sultat de la patience d\u2019hommes sages qui les ont aid\u00e9s \u00e0 vieillir sans jamais qu\u2019ils deviennent grands. J\u2019ai aussi d\u00e9couvert au Mus\u00e9e de Tokyo le plus vieux bonsa\u00ef, \u00e2g\u00e9 de 1 500 ans! J\u2019\u00e9tais fascin\u00e9. Je n\u2019ai pas pu r\u00e9sister \u00e0 l\u2019envie d\u2019en peindre un en haut d\u2019une montagne en Chine. \u00bb<br \/> \u00c0 cette \u00e9poque de voyages, les d\u00e9couvertes sont nombreuses et marquantes. Il a souvent connu des p\u00e9riodes de recherche d\u2019harmonie, de questionnement spirituel. \u00c0 20 ans, il s\u2019est pench\u00e9 sur les philosophies orientales et s\u2019est inscrit \u00e0 des cours de karat\u00e9 Shotokan avec un Ma\u00eetre qu\u00e9b\u00e9cois, Andr\u00e9 Ouimet.<br \/> Poursuivant son observation des bonsa\u00efs dans la grande serre qui les abrite, il s\u2019immobilise soudain devant l\u2019un d\u2019eux : \u00ab Celui-ci a mon \u00e2ge\u2026 \u00bb<br \/> Il se trouble. Le cap des 50 ans est pour lui une \u00e9preuve qu\u2019il doit apprivoiser. Car \u00ab vieillir\u2026 Oh! vieillir \u00bb, Chantait Brel.<br \/> Un nuage passe.<br \/> Distrait plus loin par l\u2019exub\u00e9rance d\u2019une branche charg\u00e9e d\u2019orchid\u00e9es. Attendri, quelques fois \u00e9mu devant le r\u00e9seau d\u00e9licat des motifs de p\u00e9tales et de feuilles. Il me rappelle avec enthousiasme que certaines fleurs se mangent.<br \/> \u00ab En peinture comme dans la nature, dit-il en plongeant son regard dans les corolles d\u2019une belle fleur comme sous un jupon, le r\u00e9flexe humain est de rechercher quelque chose de familier, de rassurant. \u00bb<br \/> Il raconte, inspir\u00e9, en tra\u00eenant le pas sur le sentier bord\u00e9 d\u2019immenses foug\u00e8res, qu\u2019il n\u2019a pas fr\u00e9quent\u00e9 l\u2019\u00c9cole des beaux-arts malgr\u00e9 son d\u00e9sir. Cela ne faisait partie de la culture ni familiale ni sociale de son enfance.<br \/> Pourtant, rien ne l\u2019arr\u00eatait dans sa recherche picturale. Voyons notamment en 1977, il a 30 ans, ce qu\u2019il a entrepris.<br \/> Les natures \u00ab mortes \u00bb qu\u2019il ex\u00e9cutait \u00e9taient des exercices acad\u00e9miques. Le sujet importait peu. C\u2019est par ce biais qu\u2019il apprivoisait l\u2019espace et la profondeur, ces deux \u00e9l\u00e9ments qui seront la clef de vo\u00fbte de son travail plus tard. Il s\u2019y contraignait dans un sentiment confus d\u2019urgence, de n\u00e9cessit\u00e9, voire d\u2019une certaine forme de douleur.<br \/> Il ressentait un sentiment \u00e2pre et d\u00e9sesp\u00e9rant de ne pouvoir donner libre cours \u00e0 l\u2019envie omnipr\u00e9sente. On pouvait m\u00eame penser \u00e0 un torrent qui cherche un lit, l\u2019\u00e9pouse et le d\u00e9borde.<br \/> Il a grav\u00e9 sur le verre avec une pointe de diamant. En superposant verre sur verre, il a r\u00e9ussi \u00e0 donner un effet tridimensionnel qu\u2019il souhaitait. Il a utilis\u00e9 diff\u00e9rents proc\u00e9d\u00e9s : collage, cuivre, peinture, herbage et autres. Le Ch\u00e2teau Frontenac \u00e9tait l\u2019un de ses sujets de pr\u00e9dilection pour exp\u00e9rimenter sa gravure sur verre. L\u2019id\u00e9e lui en est venue en d\u00e9couvrant en Europe le merveilleux verre Lalique.<br \/> Cette technique de cr\u00e9ation a eu l\u2019heur de plaire, mais il ne s\u2019est pas arr\u00eat\u00e9 l\u00e0 pour autant. Il a perfectionn\u00e9 sa technique de juxtaposition des couleurs. Il s\u2019est servi de l\u2019acrylique pour cr\u00e9er des formes abstraites aux couleurs vives. Sur une toile de lin, il a dispos\u00e9 des parcelles de verre color\u00e9, compl\u00e9t\u00e9 de traits d\u2019acrylique qui conf\u00e9rait au travail fini un aspect de haut relief. Puis, afin de faire \u00e9clater les couleurs, il les a rehauss\u00e9es d\u2019un vernis ultrabrillant. Il \u00e9tait fascin\u00e9 et s\u00e9duit par l\u2019art des ma\u00eetres verriers de Murano et, pour ce faire, chauffait d\u2019immenses fours \u00e0 c\u00e9ramique \u00e0 \u00e9tages multiples, cr\u00e9ait des moules et pla\u00e7ait ses glacis \u00e0 2 000 et 3 000 degr\u00e9s.<br \/> Il cherchait \u00e0 tout prix \u00e0 reproduire en peinture la texture, les formes, la transparence des vitraux d\u2019\u00e9glises si chers \u00e0 son c\u0153ur.<br \/> Une exploration qui le poussait en avant comme une naissance annonc\u00e9e.<br \/> Il se servait pour sa d\u00e9marche artistique d\u2019huile, d\u2019acrylique, de pastel, de fusain. Toutes les surfaces de r\u00e9cup\u00e9ration servaient \u00e0 ses exp\u00e9riences d\u2019adh\u00e9rence, de dur\u00e9e.<br \/> Au cours de ces ann\u00e9es d\u2019exp\u00e9rimentation d\u2019effets sp\u00e9ciaux et d\u2019art contemporain, l\u2019artiste ne m\u00e9nageait aucun effort. Il laissait tomber des poches de peinture du haut de la maison et allait vite voir les \u00e9tonnantes \u00e9claboussures sur le trottoir! Ou alors il faisait tourner une perceuse sur laquelle il avait fix\u00e9 un panneau enduit d\u2019acrylique de couleur, de noir et de blanc\u2026 Et puis le ballon gonfl\u00e9 rempli de peinture faisant \u00e9clater sa couleur sur la toile&#8230;<br \/> Il s\u2019est m\u00eame servi de la roue d\u2019une vieille bicyclette dont il avait enlev\u00e9 le pneu et qu\u2019il faisait tourner remplie de couleurs, pour juger de l\u2019effet sur une toile. Ouf!<br \/> Il n\u2019est pas exag\u00e9r\u00e9 de dire qu\u2019il explosait! Car, un jour, il a failli d\u00e9truire sa maison par le feu en exp\u00e9rimentant une certaine finition au vernis. Cette m\u00e9saventure le fait rire encore aujourd\u2019hui. \u00ab J\u2019ai appris que peinture et feu ne font pas bon m\u00e9nage. \u00bb<br \/> Pour recr\u00e9er \u00ab l\u2019effet Murano \u00bb, le toit de bois de l\u2019atelier de m\u00eame que l\u2019\u0153uvre en devenir ont \u00e9t\u00e9 r\u00e9duits en cendre.<br \/> L\u2019incident, comme il arrive parfois dans de nombreuses d\u00e9couvertes scientifiques fortuites, lui a permis de mettre au point un m\u00e9lange d\u2019\u00e9poxy et de verre appliqu\u00e9 \u00e0 la torche.<br \/> Mais combien de moulages de pl\u00e2tre ont \u00e9t\u00e9 perdus! \u00c0 combien de kilos se chiffrent les tesselles ou morceaux de verre color\u00e9 utilis\u00e9s au cours de ses exp\u00e9riences de mosa\u00efque?<br \/> Aujourd\u2019hui et depuis fort longtemps d\u00e9j\u00e0, il utilise l\u2019acrylique, \u00ab plus mall\u00e9able pour les textures, explique t-il, au s\u00e9chage plus rapide, ce qui me permet de multiples superpositions de couleurs \u00bb. Ses tout premiers sujets ont \u00e9t\u00e9 des bouquets de fleurs, trait\u00e9s de mani\u00e8re abstraite.<br \/> Selon la vision du peintre Wassily Kandinsky, \u00ab l\u2019\u00e2me de l\u2019artiste, si elle vit vraiment, n\u2019a pas besoin d\u2019\u00eatre soutenue par des pens\u00e9es rationnelles et des th\u00e9ories. Elle trouve par elle-m\u00eame quelque chose \u00e0 dire \u00bb.<br \/> Pour Charles, ce \u00ab quelque chose \u00e0 dire \u00bb devait imp\u00e9rativement \u00eatre exprim\u00e9 avec de bons outils. Il travaillait \u00e0 trouver une forme d\u2019\u00e9criture qui lui soit personnelle. C\u2019\u00e9tait une qu\u00eate et un d\u00e9fi.<br \/> Sa t\u00eate guidant sa main, dans les moments de m\u00e9lancolie, de col\u00e8re, de d\u00e9ception, de bonheur, il s\u2019empare d\u2019une spatule, de la couleur et confie \u00e0 la toile ce qu\u2019il ressent, laquelle, \u00e0 son tour, nous en fera part.<br \/> Par miracle, par on ne sait quelle entourloupette de son cerveau et de son talent, le tableau fini sera d\u2019une \u00e9clatante joie de vivre. Un vibrant t\u00e9moignage de jeunesse et d\u2019optimisme qui place la vie avant toute autre chose.<br \/> \u00ab La peinture me harc\u00e8le et me tourmente de mille mani\u00e8res comme la ma\u00eetresse la plus exigeante \u00bb, disait Eug\u00e8ne Delacroix.<br \/> Cette obsession est pr\u00e9sente chez tous les cr\u00e9ateurs, et Carson n\u2019y \u00e9chappe pas.<\/p>\n<p>\u00abUne chromatique harmonieuse et audacieuse \u00e0 la fois, des jeux de transparences et de profondeurs, une composition dynamique et un sens de l\u2019invention constamment renouvel\u00e9. Voil\u00e0 la recette gagnante qui propulse l\u2019artiste de succ\u00e8s en succ\u00e8s. \u00bb<br \/> \u00c0 la Galerie d\u2019art Beauchamp \u00e0 Qu\u00e9bec et \u00e0 Baie-Saint-Paul o\u00f9 Charles Carson expose au sein de leur Galerie contemporaine, la client\u00e8le a, depuis les d\u00e9buts, saisi la force de l\u2019\u0153uvre \u00ab carsoniste \u00bb. Afin de traduire en mots le style du peintre, Ar\u00e9vik Vardanyan, conseill\u00e8re en art et mus\u00e9ologue, lui a consacr\u00e9 un article o\u00f9 elle met en lumi\u00e8re : \u00ab [\u2026] les \u00e9l\u00e9ments qui rendent, par le carsonisme, l\u2019\u0153uvre du peintre exceptionnelle, voire ph\u00e9nom\u00e9nale, soit : le style de peinture, la composition, le sujet, la palette, la texture, la lumi\u00e8re, le mouvement. \u00bb<br \/> \u00ab Et c\u2019est l\u00e0 le travail de l\u2019artiste : des \u0153uvres qui attirent au premier coup d\u2019\u0153il le spectateur, tout en gardant leur contenu profond pour un deuxi\u00e8me regard \u00bb, a \u00e9galement \u00e9crit Louis Lefebvre, critique d\u2019art dans le journal La Presse de la Manche.<br \/> C\u2019est l\u2019unanimit\u00e9 des t\u00e9moignages : \u00ab Plus on regarde ses toiles, plus on d\u00e9couvre des choses. \u00bb Cette phrase est comme un leitmotiv qui r\u00e9sume l\u2019admiration que lui vouent ses amis, les amateurs d\u2019art, les collectionneurs.<br \/> Donc, voil\u00e0 une \u0153uvre qui ne cesse de livrer sa richesse et ses secrets. \u00ab \u00c0 force de recherche et de travail, apr\u00e8s 30 ans devant ses chevalets, avec l\u2019inspiration et l\u2019obstination pour seuls t\u00e9moins, Charles Carson a b\u00e2ti une \u0153uvre unique en son genre. Une \u0153uvre forte et belle \u00bb, poursuit Louis Lefebvre dans son analyse.<br \/> L\u2019admiration des autres est un baume \u00e0 tout cr\u00e9ateur, et, pour le peintre, un t\u00e9moignage encourageant pour des ann\u00e9es de travail, un long parcours. Mais il ne pavoise pas pour autant. Il n\u2019alimente aucun amour-propre. Ou alors infime, lov\u00e9 au fond du c\u0153ur. Comme beaucoup de cr\u00e9ateurs, notamment l\u2019un des grands po\u00e8tes anglais, John Keats, qui \u00e9tait insomniaque \u00e0 cause de la po\u00e9sie qui le hantait, qui croyait et en m\u00eame temps n\u2019osait croire \u00e0 l\u2019immensit\u00e9 de ses talents.<br \/> Chagall r\u00e9p\u00e9tait : \u00ab Les profanes sont mes critiques pr\u00e9f\u00e9r\u00e9s. \u00bb Carson reprend pour lui cette phrase et d\u00e9clare que c\u2019est \u00e0 ses lecteurs qu\u2019il craint d\u2019abord de d\u00e9plaire.<br \/> L\u2019homme et l\u2019artiste sont en opposition d\u2019une certaine mani\u00e8re. Ou compl\u00e9mentaires, selon le point de vue. Autant l\u2019artiste est flamboyant, autant l\u2019homme est r\u00e9serv\u00e9.<br \/> Laissons parler l\u2019un de ses amis. \u00ab Le peintre que je connais est un \u00eatre attachant, simple, touchant \u00bb, dit Bernard Grelier, homme d\u2019affaires, et grand collectionneur des Carson.<br \/> Il raconte que c\u2019est en feuilletant par hasard un magazine d\u2019art que son attention fut attir\u00e9e par des photos de ses \u0153uvres. Le coup de foudre fut imm\u00e9diat, un coup de c\u0153ur comme il en arrive peu dans la vie.<br \/> Grelier s\u2019est mis en t\u00eate de rencontrer cet artiste au talent si radieux, qui lui faisait un si grand bien \u00e0 l\u2019\u00e2me. Il est parvenu quelques mois plus tard \u00e0 le rencontrer et \u00e0 tisser d\u00e8s lors des liens amicaux.<br \/> \u00ab J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 passionn\u00e9 de peinture, je suis devenu au fil des ann\u00e9es un collectionneur averti, je crois, un modeste connaisseur. Devant le talent original et unique de ce peintre, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 subjugu\u00e9. \u00bb<br \/> Au point, avoue-t-il, \u00ab que je n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 me d\u00e9faire de deux tableaux de peintres c\u00e9l\u00e8bres, Richard ou Cosgrove par exemple, pour un seul Carson. Lorsqu\u2019ils sont trop nombreux sur mes murs, dit-il en riant, ce sont mes enfants qui en b\u00e9n\u00e9ficient. \u00bb<br \/> Il ajoute pragmatique : \u00ab C\u2019est un bon investissement. Un jour, Carson vaudra davantage que bien des peintres c\u00e9l\u00e8bres. \u00bb<br \/> D\u2019ici l\u00e0 il en jouit, ne se lasse pas de les admirer, d\u2019y d\u00e9couvrir chaque jour de nouveaux \u00e9l\u00e9ments qui l\u2019entra\u00eenent ailleurs.<br \/> Un peintre qui a du succ\u00e8s enrichit le patrimoine financier de ses admirateurs. Voici ce qu\u2019on pouvait lire dans le Magazin\u2019Art dans sa livraison estivale de 2005, sous la plume de Louis Bruens.<br \/> \u00ab [\u2026] Un artiste ne peut peindre plus d\u2019un certain nombre de tableaux par ann\u00e9e. Si la demande est plus forte que l\u2019offre, comme en bourse, sa cote monte au gr\u00e9 de sa r\u00e9putation et de son succ\u00e8s. C\u2019est le cas de Carson aujourd\u2019hui tr\u00e8s en demande par les investisseurs. \u00bb<br \/> Selon Dominique Stal, expert dipl\u00f4m\u00e9 de l\u2019\u00c9cole du Louvre, la valeur r\u00e9elle des \u0153uvres de Carson serait bien sup\u00e9rieure \u00e0 sa valeur actuelle \u00e0 la pratique sur le march\u00e9. Une estimation qui s\u2019est trouv\u00e9e confort\u00e9e r\u00e9cemment lors d\u2019une vente aux ench\u00e8res publiques le 18 juin 2006, d\u2019une \u0153uvre de l\u2019artiste, \u00e0 Metz en France.<br \/> Charles Carson s\u2019est toujours senti mieux loin des feux de la rampe tout en ayant, il faut le dire honn\u00eatement, le besoin de confort et de s\u00e9curit\u00e9. L\u2019important pour lui consiste \u00e0 faire son travail, mais il ne tient pas \u00e0 mourir de faim! Il travaille par temp\u00e9rament, loin des projecteurs, dans la solitude, si ce n\u2019est dans une certaine douleur de mise au monde. Mais dans quelle joie aussi!<br \/> Il y a quelques ann\u00e9es, il d\u00e9clarait qu\u2019il ne tenait pas \u00e0 s\u2019exhiber en public ni \u00e0 nourrir de potins l\u2019imaginaire d\u2019un v\u00e9ritable collectionneur. \u00ab Quel int\u00e9r\u00eat aurait-il \u00e0 conna\u00eetre mon enfance, ma vie, mon statut matrimonial? Le peintre n\u2019est pas un amuseur public, il n\u2019a pas, comme le chanteur, le devoir de se donner en p\u00e2ture \u00e0 son public. La mati\u00e8re doit parler pour lui, seule ma peinture devra dire mes pens\u00e9es, mes \u00e9motions et mes r\u00eaves. \u00bb<br \/> Sa philosophie n\u2019a pas chang\u00e9, mais il con\u00e7oit que, pour faire reconna\u00eetre son \u0153uvre, il doit communiquer avec des journalistes, des collectionneurs et le public en g\u00e9n\u00e9ral.<br \/> Naturellement plus apte \u00e0 \u00e9couter qu\u2019\u00e0 parler, \u00e0 recevoir des confidences qu\u2019\u00e0 en faire, plus pr\u00e8s des coulisses que de l\u2019avant-sc\u00e8ne, il a cultiv\u00e9 l\u2019art du non-dit, voire du paradoxe.<br \/> Il conna\u00eet ses points sensibles o\u00f9 on peut l\u2019atteindre et le blesser et a transform\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment sa vuln\u00e9rabilit\u00e9 en barricade. Ainsi cuirass\u00e9, il nage entre deux eaux, ce qui parfois le rend \u00e9nigmatique et d\u00e9sarmant.<br \/> Toutefois, afin de servir au mieux ses int\u00e9r\u00eats et ceux des collectionneurs, il a accept\u00e9 certains compromis : il se confie un peu, n\u2019h\u00e9site plus \u00e0 prendre la parole devant un large public. Des parcelles de son intimit\u00e9, de sa vie priv\u00e9e ainsi r\u00e9v\u00e9l\u00e9es permettent \u00e0 ses admirateurs de mieux le comprendre.<br \/> Cette r\u00e9serve, pudeur m\u00eame, c\u2019est dans une enfance \u00e9corch\u00e9e vive qu\u2019il faut en trouver l\u2019origine. Comme il a \u00e9t\u00e9 habitu\u00e9 \u00e0 se faire tout petit, qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 conditionn\u00e9 plus tard \u00e0 la discr\u00e9tion, les coups d\u2019\u00e9clat ne sont pas sa force.<br \/> Bien des \u00e9l\u00e9ments ont contribu\u00e9 au myst\u00e8re entourant l\u2019homme. Il y a le pass\u00e9 r\u00e9cent : sombre, trouble. Le pass\u00e9 lointain: \u00e0 peine enterr\u00e9 sous la surface des souvenirs.<br \/> \u00ab Vivre sans pass\u00e9 est pire que vivre sans avenir \u00bb, a dit un grand sage.<br \/> Charles veut donc se souvenir du pass\u00e9 pour en prendre possession, le contr\u00f4ler, l\u2019exorciser.<br \/> Mais le raconter, m\u00eame si c\u2019est lib\u00e9rateur, c\u2019est \u00e9galement souffrant. Les mots \u00e0 peine sortis de la bouche \u00e9corchent et ravivent des plaies profondes.<br \/> Le diable est prompt \u00e0 ce jeu.<br \/> Mais revenons aux \u00e9valuations de la valeur de l\u2019artiste, aux t\u00e9moignages d\u2019admiration, puisqu\u2019il faut bien l\u2019admettre, ils sont l\u00e9gion.<br \/> Lors d\u2019un souper-encan de la Maison Victor-Gadbois, la repr\u00e9sentante de la Financi\u00e8re Banque nationale de Mont-Saint-Hilaire a tenu ce propos : \u00ab Il est rare de pouvoir dire cela, mais la valeur des tableaux de cet artiste pourrait bien doubler dans les prochaines ann\u00e9es. Il s\u2019agit d\u2019un peintre innovateur qui a sa propre technique et une imagerie unique. \u00bb<br \/> Au cours d\u2019une exposition d\u2019un mois en Normandie \u00e0 Tourlaville, Carson est qualifi\u00e9 \u00ab d\u2019artiste exceptionnel \u00bb. Et le maire en rajoute : \u00ab Depuis 1990, plus de 280 expositions ont \u00e9t\u00e9 tenues \u00e0 l\u2019Espace culturel de la mairie. Des artistes connus, d\u2019autres moins. Aujourd\u2019hui, cela a \u00e9t\u00e9 un grand honneur d\u2019accueillir l\u2019un des plus grands peintres contemporains\u2026 \u00bb<br \/> Le journaliste fran\u00e7ais et critique d\u2019art, Louis Lefebvre, a \u00e9crit : \u00ab Voil\u00e0 un artiste dont le talent et l\u2019\u0153uvre sont d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 pass\u00e9s \u00e0 la post\u00e9rit\u00e9. \u00bb<br \/> Apr\u00e8s plusieurs jours d\u2019absence, il franchit les portes de la Galerie Richelieu sur la rue Saint-Denis \u00e0 Montr\u00e9al, l\u00e0 o\u00f9 une grande partie de ses \u0153uvres sont expos\u00e9es. Il rentre de Paris, m\u00e9daill\u00e9 d\u2019or, invit\u00e9 d\u2019honneur du Salon artistique 2007, sous le th\u00e8me : L\u2019art dans sa diversit\u00e9. Il est comme un pacha retrouvant sa tribu et son royaume.<br \/> Anne-Marie Laures, pr\u00e9sidente du Salon, lui a servi cet \u00e9loge dithyrambique en guise de pr\u00e9sentation \u00e0 l\u2019ouverture de l\u2019\u00e9v\u00e9nement :<br \/> \u00ab L\u2019art de Carson est duel : d\u2019une part, il traduit son amour de la nature sublim\u00e9e, \u00e9voquant l\u2019embrasement d\u2019un coucher de soleil ou des instants de la vie animale et v\u00e9g\u00e9tale; d\u2019autre part, son propre paysage int\u00e9rieur est r\u00e9v\u00e9l\u00e9 de fa\u00e7on brillante dans ses \u0153uvres mosa\u00efques. Sa peinture est tonique, onirique, \u00e0 travers laquelle des formes vivantes entrecroisent d\u2019autres formes r\u00e9elles ou invent\u00e9es. Elle est aussi un entrelacs de couleurs baignant dans des superpositions habiles, des transparences subtiles, pos\u00e9es en touches obliques accentuant l\u2019effet de mouvement et de scintillement lumineux. \u00bb<br \/> Il doit r\u00e9pondre; tant d\u2019honneurs, tant de compliments, c\u2019est trop, il est touch\u00e9. Mais il aimerait s\u2019\u00e9vader de cette cour, car sa timidit\u00e9 est en voie de le rattraper. Ce n\u2019est pas facile de parler devant une foule d\u2019\u00e9trangers, surtout quand on n\u2019est pas \u00e0 l\u2019aise en soci\u00e9t\u00e9. Et particuli\u00e8rement s\u2019il faut faire des ronds de jambe! Le bagou des Fran\u00e7ais est \u00e9tourdissant. Comment trouver les bons mots, se faire comprendre malgr\u00e9 l\u2019accent qu\u00e9b\u00e9cois?<br \/> Le h\u00e9ros de la f\u00eate \u00e9tait pris dans un pi\u00e8ge dor\u00e9 et, malgr\u00e9 son envie, n\u2019a pu filer \u00e0 l\u2019anglaise.<br \/> Alors, il a fait contre mauvaise fortune bon c\u0153ur, car on l\u2019entourait et le f\u00e9licitait de tous les c\u00f4t\u00e9s. Il s\u2019est approch\u00e9 d\u00e9lib\u00e9r\u00e9ment d\u2019une compatriote, Katherine Sirois, historienne en arts install\u00e9e \u00e0 Paris depuis plus de quatre ans et vivement int\u00e9ress\u00e9e par ses tableaux. La conversation \u00e9tait chaleureuse, il ne craignait pas d\u2019\u00e9corcher la syntaxe, il se d\u00e9tendait, souriant. Dans cette foule baroque, il avait trouv\u00e9 une bou\u00e9e de sauvetage.<br \/> Soudain, surgissant \u00e0 deux pas de lui, une femme \u00e9chevel\u00e9e s\u2019\u00e9crie :<br \/> \u2013 Monsieur Carson! Monsieur Carson!<br \/> \u2013 Oui\u2026, Madame\u2026<br \/> Le bec pinc\u00e9, la douairi\u00e8re octog\u00e9naire qui a interrompu la conversation avec autorit\u00e9 saisit l\u2019invit\u00e9 d\u2019honneur par le bras.<br \/> \u2013 Laissez les jeunes femmes tranquilles, venez plut\u00f4t rencontrer mes amies qui vous attendent! Allez, allez!<br \/> Parcourir 6000 kilom\u00e8tres pour recevoir une m\u00e9daille, c\u2019est une chose, mais c\u2019est trop loin pour une le\u00e7on d\u2019\u00e9tiquette!<br \/> Le preux chevalier \u00e9voque la sc\u00e8ne avec humour et un fond d\u2019indulgence.<br \/> La Galerie d\u2019art Richelieu est effectivement son royaume o\u00f9 il a ses habitudes, ses rituels. C\u2019est l\u2019annexe de sa maison en quelque sorte. Colette Richelieu le re\u00e7oit avec plaisir; il s\u2019installe avec elle et discute d\u2019art, de march\u00e9, de public.<br \/> Charles se revoit 25 ans plus t\u00f4t en compagnie du Dr Max Stern qui l\u2019accueillait dans sa galerie avec la m\u00eame chaleur. \u00ab Il savait cr\u00e9er une atmosph\u00e8re unique, prodigue de conseils. Il me consacrait une attention particuli\u00e8re, j\u2019en garde un excellent souvenir. \u00bb Le Dr Max Stern est d\u00e9c\u00e9d\u00e9 en 1987. Il a fait don par testament d\u2019une grande partie de sa collection au Mus\u00e9e des beaux-arts de Montr\u00e9al.<br \/> Colette Richelieu entend aussi ses tourments de cr\u00e9ation, elle l\u2019encourage, se renseigne sur l\u2019\u00e9tape actuelle de ses recherches.<br \/> Il est chez lui, arpentant les lieux, une mallette d\u2019ordinateur \u00e0 la main, tr\u00e8s homme d\u2019affaires, d\u00e9pistant d\u2019un seul coup d\u2019\u0153il les absents, les tableaux vendus.<br \/> On ne sait pas s\u2019il plaisante ou s\u2019il est s\u00e9rieux lorsqu\u2019il s\u2019exclame subitement en reculant d\u2019un pas :<br \/> \u2013 Regarde comme ils sont beaux, ces tableaux!<br \/> En plissant les yeux devant la lumi\u00e8re flamboyante des couleurs. Un peu comme s\u2019il se trouvait devant les \u0153uvres d\u2019un autre peintre ou qu\u2019il remarquait son travail pour la premi\u00e8re fois!<br \/> Il ajoute mi-badin, mi-s\u00e9rieux, en me jetant un regard oblique :<br \/> \u2013 Je crois bien qu\u2019on fera un peintre de moi.<br \/> \u2013 En es-tu bien certain?<br \/> Il \u00e9clate de rire.<br \/> \u2013 C\u2019est incroyable tout ce qu\u2019on porte en soi. Je m\u2019\u00e9tonne moi-m\u00eame.<br \/> Il reconna\u00eet sans peine le myst\u00e8re qui participe \u00e0 toute cr\u00e9ation. Et, comme il se donne l\u2019ordre intime de toujours faire mieux, il assure qu\u2019on n\u2019a encore rien vu.<br \/> Il cache mal le bonheur de l\u2019inspiration rayonnante qui vit l\u00e0 d\u00e9sormais sur les toiles. Sans doute retrouve-t-il en les observant l\u2019\u00e9lan qui les a fait na\u00eetre.<br \/> Il examine aussi ses tableaux \u00e0 travers le regard de Colette Richelieu. C\u2019est elle qui sait le mieux traduire en mots au visiteur de la galerie ce qui est l\u2019essentiel. Avec ce sentiment d\u2019ins\u00e9curit\u00e9 et de doute qui le tenaille, il est r\u00e9confort\u00e9 chaque fois qu\u2019elle lui confirme la vente d\u2019un tableau, chaque fois qu\u2019elle lui relate les commentaires des visiteurs. L\u2019excitation \u00e9vidente des acheteurs.<br \/> Il a besoin comme tout cr\u00e9ateur de ce \u00ab petit lait \u00bb qui le rassure.<br \/> L\u2019argent n\u2019est pas tout dans la vie. Charles poss\u00e8de un bon sens des affaires, toute sa vie pass\u00e9e en t\u00e9moigne. En d\u00e9pit de d\u00e9boires cuisants, il a pu se maintenir \u00e0 flot, \u00e9voluer et avancer.<br \/> Si chaque dollar gagn\u00e9 par la vente d\u2019un tableau est comptabilis\u00e9, il est aussi oubli\u00e9 d\u2019une certaine mani\u00e8re. Tant l\u2019homme, le mari, le p\u00e8re, l\u2019ami se perd dans un tourbillon de prodigalit\u00e9 et de g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9 parfois intempestives.<br \/> De temps \u00e0 autre, il d\u00e9pense sans compter. Le jour d\u2019apr\u00e8s, il se reprend, conscient de ses multiples responsabilit\u00e9s. Il se m\u00e9fie donc d\u2019un compte de banque dont les actifs diminuent.<br \/> Colette Richelieu n\u2019a pas oubli\u00e9 le jour o\u00f9 elle a rencontr\u00e9 Charles Carson, il y a pr\u00e8s de sept ans. La similitude des \u00e9v\u00e9nements de ce jour-l\u00e0 et de ceux d\u2019aujourd\u2019hui est frappante. Il revenait du Salon d\u2019automne international des beaux-arts de Montr\u00e9al, fier laur\u00e9at de la \u00ab Grande M\u00e9daille d\u2019or du rayonnement universel \u00bb qui lui fut remise en reconnaissance de son talent et pour souligner l\u2019ensemble de son \u0153uvre. Il \u00e9tait en compagnie de son agent de l\u2019\u00e9poque.<br \/> \u00ab Je connaissais Carson de r\u00e9putation, je ne fus donc pas surprise de lire, au sein d\u2019une litt\u00e9rature abondante, toutes les louanges de l\u2019artiste dont celle-ci tout particuli\u00e8rement, de l\u2019historienne d\u2019art, Lise Grondines :<br \/> \u201c[\u2026] Je pense, sans un doute, que Charles Carson sera l\u2019un des grands peintres abstraits contemporains de ce si\u00e8cle. Cette affirmation est la plus grande marque de reconnaissance du talent d\u2019un peintre, un t\u00e9moignage que je n\u2019ai jamais rendu \u00e0 personne \u00e0 ce jour\u2026\u201d \u00bb<br \/> La galeriste comprend qu\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un artiste capital et n\u2019h\u00e9site pas une seconde \u00e0 en faire la figure de proue de sa galerie.<br \/> \u00ab J\u2019ai tout de suite \u00e9t\u00e9 s\u00e9duite par son dynamisme et sa volont\u00e9 de maintenir le tempo d\u2019une carri\u00e8re de plus d\u2019un quart de si\u00e8cle, bien rod\u00e9e, le vent dans les voiles. \u00bb<br \/> Il \u00e9tait fin pr\u00eat pour une exposition solo. Tout \u00e9tait ma\u00eetris\u00e9, bien orchestr\u00e9.<br \/> L\u2019exposition s\u2019est organis\u00e9e tambour battant en d\u00e9cembre 2001. Un journaliste du r\u00e9seau TVA, Dominique Arpin, a offert de tourner une \u00e9mission sur place en d\u00e9but d\u2019ann\u00e9e \u00e0 la condition que l\u2019exposition se poursuive en janvier. Ce fut un immense succ\u00e8s.<br \/> \u00ab Il est venu plus d\u2019un millier de visiteurs au cours de cette exposition, relate madame Richelieu. Depuis ce jour, l\u2019int\u00e9r\u00eat pour l\u2019\u0153uvre de Carson ne fait que cro\u00eetre. \u00bb<br \/> \u00ab Artiste le plus prometteur, le plus remarquable de sa g\u00e9n\u00e9ration. \u00bb<br \/> \u00ab H\u00e9ritier sans conteste de nos meilleurs peintres. \u00bb<br \/> Voil\u00e0 encore ce que disent de lui de nombreux experts et admirateurs. Les notes \u00e9logieuses que laissent les visiteurs dans le cahier des commentaires.<br \/> C\u2019est ind\u00e9niable que chacune de ses expositions est un \u00e9v\u00e9nement en soi. Ce le fut particuli\u00e8rement en Colombie o\u00f9 il a v\u00e9cu une d\u00e9cennie de sa vie.<br \/> \u00c0 Carthag\u00e8ne qui \u00e9tait son port d\u2019attache colombien, il est m\u00eame devenu une sorte de h\u00e9ros national. On lui a \u00e9rig\u00e9 un monument en bronze grandeur nature! Ce n\u2019est pas peu dire!<br \/> Cette d\u00e9cennie d\u2019exil, v\u00e9ritable saga, sera racont\u00e9e plus avant.<br \/> Si cette retraite loin de son pays d\u2019origine durant les ann\u00e9es 1990 a sembl\u00e9 ralentir la progression de sa notori\u00e9t\u00e9 canadienne, elle lui fut profitable ailleurs, car il a peint et expos\u00e9 dans diverses galeries d\u2019art du monde. Ce fut le cas notamment \u00e0 Londres o\u00f9 il a expos\u00e9 en solo au Larkin\u2019s Swindon.<br \/> Repr\u00e9sent\u00e9 par Phantom Fine Art \u00e0 New York, il a expos\u00e9 au ArtExpo 1997.<br \/> Dans l\u2019Ouest canadien, Carson s\u2019est adress\u00e9 \u00e0 un ami de longue date, le peintre, Leslie Katona, sp\u00e9cialiste des effets sp\u00e9ciaux en art cin\u00e9matographique, qui a organis\u00e9, en 1996, une exposition intitul\u00e9e simplement : \u00ab The Carsonism. \u00bb L\u2019exp\u00e9rience a \u00e9t\u00e9 une telle r\u00e9ussite qu\u2019il n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 la renouveler l\u2019ann\u00e9e suivante.<br \/> Durant cette m\u00eame p\u00e9riode, l\u2019agent de l\u2019artiste, St\u00e9phane Marcoux du Groupe Mercurart, dont le si\u00e8ge social \u00e9tait situ\u00e9 \u00e0 Rosem\u00e8re, a maintenu sa carri\u00e8re vivante en organisant des expositions solos de 1993 \u00e0 1996.<br \/> \u00ab Nous avons invers\u00e9 les r\u00f4les, dit Charles. C\u2019est lui maintenant qui vit en permanence \u00e0 Bogota et qui me repr\u00e9sente en Colombie depuis mon retour au Qu\u00e9bec en l\u2019an 2000. \u00bb<br \/> Jusqu\u2019\u00e0 maintenant donc, pas trop de critiques n\u00e9gatives. Si tel \u00e9tait le cas, il se r\u00e9fugierait dans le sarcasme, choisirait la d\u00e9rision pour en parler, de mani\u00e8re \u00e0 cacher son d\u00e9sarroi.<br \/> Il a cr\u00e9\u00e9, sans le vouloir, une cour d\u2019amateurs inconditionnels. La majorit\u00e9 d\u2019entre eux est constitu\u00e9e de personnages cultiv\u00e9s, il va sans dire, sensibles \u00e0 l\u2019art, qui ne reculent pas devant la hausse des prix des tableaux, le suivent dans sa d\u00e9marche picturale, curieux de savoir ce qui s\u2019en vient, avancent avec lui et surtout croient en lui.<br \/> \u00ab Le ph\u00e9nom\u00e8ne est \u00e9trange et constant pourtant, explique la galeriste, Colette Richelieu. Il existe une v\u00e9ritable alchimie entre le tableau et celui qui le regarde. \u00bb<br \/> Que per\u00e7oit-elle de plus fondamental sur l\u2019\u0153uvre qui peut \u00e9chapper \u00e0 un n\u00e9ophyte? Elle est convaincue que l\u2019\u00e9nergie vitale qui se d\u00e9gage des tableaux de ce peintre explique en partie l\u2019engouement des collectionneurs.<br \/> \u00ab C\u2019est un artiste profond\u00e9ment libre qui explore diverses facettes de son talent avec un \u00e9gal bonheur. Il ne sera jamais prisonnier de rien ni de personne, pas m\u00eame du \u201ccarsonisme\u201d. Voil\u00e0 ce qu\u2019il est convenu d\u2019appeler un v\u00e9ritable artiste. \u00bb<br \/> Elle le conna\u00eet depuis assez longtemps maintenant pour se permettre de pousser plus loin l\u2019analyse de l\u2019homme : \u00ab C\u2019est un passionn\u00e9, voire un excessif. Il est dou\u00e9 d\u2019un magn\u00e9tisme particulier qui entretient chez lui une part de myst\u00e8re. Et c\u2019est en partie ce myst\u00e8re qui fait tout son charme \u00bb, ajoute-t-elle en souriant.<br \/> Enthousiaste, elle partage l\u2019\u00e9motion des amateurs : \u00ab D\u00e8s qu\u2019on plonge notre regard sur l\u2019un de ses tableaux, l\u2019\u00e9crin se referme et on a envie de l\u2019ouvrir pour y plonger \u00e0 nouveau. \u00bb<br \/> Une amie de longue date, l\u2019avocate Diane Giroux, partage cette opinion :<br \/> \u00ab C\u2019est \u00e0 la fois par sa fragilit\u00e9 et le courage \u00e0 faire face \u00e0 toutes circonstances que cet homme fascine. L\u2019\u0153uvre de Carson amalgame ce qu\u2019on voit, ce qu\u2019on ressent et ce qui est inaccessible \u00e0 son contact. \u00bb<br \/> L\u2019effort de cr\u00e9er tient en grande partie au d\u00e9sir de ne pas mourir, de laisser sa trace dans le monde. Bien des artistes issus d\u2019un milieu familial et social qui ne se pr\u00e9occupe pas d\u2019art ont \u00e9merg\u00e9 de cette obscurit\u00e9 comme un miracle.<br \/> Ce fut le cas de Carson. La bonne f\u00e9e qui s\u2019est pench\u00e9e sur son berceau \u00e0 sa naissance en le gratifiant de son don par un coup de baguette magique lui a fourni en m\u00eame temps la clef pour r\u00e9ussir, en d\u00e9pit des obstacles.<\/p>\n<p>Petit retour sur le pass\u00e9, puisqu\u2019il faut bien comprendre comment le peintre Carson a travers\u00e9 pr\u00e8s d\u2019un quart de si\u00e8cle entre la douleur et la gloire, entre le deuil de l\u2019enfance et la renaissance de la maturit\u00e9.<br \/> En 1983, il a 26 ans. On a suivi son cheminement, ses essais et ses trouvailles. Tant d\u2019\u00e9nergie et de passion ne peuvent rester inassouvies. Il choisit de consacrer sa vie \u00e0 la peinture.<br \/> Peu importe la mani\u00e8re, le temps qu\u2019il faudra, les efforts \u00e0 consentir, il va peindre, se consacrer \u00e0 son art.<br \/> Et il va r\u00e9ussir, se promet-il.<br \/> La d\u00e9cision n\u2019est pas prise \u00e0 la l\u00e9g\u00e8re. Il r\u00e9pond \u00e0 cet appel comme d\u2019autres entrent dans les ordres et choisissent d\u2019y consacrer leur \u00e9nergie et leur jeunesse.<br \/> Hors de l\u2019atelier, au c\u0153ur de la maison, \u00e0 la fin des ann\u00e9es 1980, son mariage est \u00e0 vau-l\u2019eau; les affaires familiales en g\u00e9n\u00e9ral ont du plomb dans l\u2019aile; les enfants traversent une adolescence difficile; l\u2019amoncellement de nuages sur sa t\u00eate annonce in\u00e9luctablement une tornade qui va tout emporter.<br \/> Pourtant, il s\u2019accroche \u00e0 ce qu\u2019il croit, se d\u00e9bat pour rester debout dans le vent. Car il a horreur de l\u2019\u00e9chec et plus encore d\u2019\u00eatre d\u00e9muni.<br \/> Le moyen le plus efficace d\u2019\u00e9lever un mur de protection contre les rafales est de s\u2019accrocher \u00e0 son r\u00eave de peindre, d\u2019\u00eatre reconnu. Et il fonce t\u00eate baiss\u00e9e.<br \/> \u00ab C\u2019est ainsi qu\u2019\u00e0 plusieurs reprises, il est arriv\u00e9 chez moi, quelques tableaux sous le bras. Il voulait savoir ce que je pensais de son travail \u00bb, raconte Louis Bruens, expert en march\u00e9 de l\u2019art, le mentor de ses premi\u00e8res explorations.<br \/> \u00c0 chacune de ses visites, Charles \u00e9coutait avidement ses commentaires.<br \/> \u2013 Tes tableaux doivent \u00eatre originaux, ton style doit se d\u00e9marquer compl\u00e8tement de ce qui se fait ou se voit ailleurs. Tu dois cr\u00e9er\u2026 inventer!<br \/> Parfois, devant un tableau en particulier, il ajoutait en fron\u00e7ant les sourcils :<br \/> \u2013 Celui-l\u00e0 est plut\u00f4t mauvais!<br \/> Remarque franche qui aurait pu donner le coup de gr\u00e2ce \u00e0 n\u2019importe quel \u00eatre d\u00e9pourvu de courage.<br \/> C\u2019\u00e9tait sans compter sur la force de caract\u00e8re de Charles, son opini\u00e2tret\u00e9.<br \/> \u00ab Contrairement \u00e0 de jeunes peintres de l\u2019\u00e9poque qui au bout d\u2019un certain temps croyaient tout savoir, Charles, lui, \u00e9coutait, suivait les conseils. Il ne tenait jamais rien pour acquis. Ne se croyait jamais au-dessus de la m\u00eal\u00e9e. Cette humilit\u00e9 lui a \u00e9t\u00e9 tr\u00e8s utile et elle a \u00e9t\u00e9 le fondement de sa d\u00e9marche.<br \/> \u2013 Ce n\u2019est pas grave, disait-il. Je continue \u00e0 chercher, je vais m\u2019am\u00e9liorer, je reviens bient\u00f4t vous voir avec de nouvelles peintures!<br \/> \u2013 Je vois bien que ton talent est incontestable. Mais tu as encore besoin de travailler. Par contre, ces tableaux-l\u00e0 me fascinent par un d\u00e9tail que je ne saurais d\u00e9finir sur le champ. Tu as un sens inn\u00e9 de la couleur et ton \u00e9criture picturale est un ensemble de formes sans forme. Quelque chose d\u2019ind\u00e9fini \u00e9mane de ton \u00ab peinturlurage \u00bb, quelque chose que je ne peux \u00e9lucider maintenant, mais qui m\u2019intrigue.<br \/> Malgr\u00e9 son talent, il cherchait \u00e0 le mettre en garde contre un plongeon trop h\u00e2tif qui l\u2019aurait rendu extr\u00eamement vuln\u00e9rable sur le plan professionnel, dans un monde o\u00f9 on ne fait pas de quartier.<br \/> Ce jeune homme tendu vers un id\u00e9al et d\u2019une sinc\u00e9rit\u00e9 d\u00e9sarmante \u00e9tait vraiment touchant.<br \/> L\u2019affection un peu bourrue du d\u00e9part s\u2019\u00e9clairait d\u2019un sourire radieux devant un tableau prometteur.<br \/> Conseiller est un art d\u00e9licat. La critique peut \u00eatre un moteur d\u2019action, mais peut aussi d\u00e9moraliser. Il ne fallait surtout pas le d\u00e9courager. Louis Bruens pressentait, dans les premiers tableaux maladroits, le talent fou qui se frayait un chemin.<br \/> \u2013 Je reviendrai bient\u00f4t, lui disait chaque fois Charles en reprenant ses tableaux sous son bras.<br \/> Pour assurer ses arri\u00e8res, ent\u00eat\u00e9, il poursuivait ses d\u00e9marches aupr\u00e8s de directeurs de galeries, lan\u00e7ait sa ligne \u00e0 l\u2019eau, leur montrait quelques \u0153uvres, mais ne cherchait pas \u00e0 se compromettre tant et aussi longtemps qu\u2019il ne se sentirait pas pr\u00eat, \u00e9tant en cela fid\u00e8le aux enseignements de son mentor. Il avait seulement besoin d\u2019entendre leurs remarques g\u00e9n\u00e9rales, leur analyse m\u00eame superficielle de ses tableaux. Voil\u00e0 o\u00f9 son humilit\u00e9 le servait. Tout \u00e9tait bon \u00e0 prendre pourvu que cela lui permette d\u2019avancer, pour \u00ab cent fois sur le m\u00e9tier remettre son ouvrage\u2026 \u00bb<br \/> Aussi longtemps que sa technique ne serait pas parfaitement peaufin\u00e9e, qu\u2019il n\u2019aurait pas trouv\u00e9 ce qu\u2019il cherchait.<br \/> L\u2019atelier de l\u2019artiste \u00e9tait une v\u00e9ritable ruche. En m\u00eame temps qu\u2019il peignait, il sculptait, exp\u00e9rimentait des techniques de moulage, et installait l\u2019\u00e9quipement n\u00e9cessaire au travail de la c\u00e9ramique et des \u00e9maux sur cuivre.<br \/> Il est all\u00e9 \u00ab \u00e9tudier \u00bb en Europe le plus souvent possible. Les voyages, peu importe la destination, ont \u00e9t\u00e9 des \u00e9pisodes de bonheurs, de d\u00e9couvertes. Il partait pour combler un besoin de d\u00e9paysement, d\u2019exotisme, bien s\u00fbr, mais cette qu\u00eate \u00e9tait devenue sans peine un exercice de ressourcement et d\u2019instruction sur l\u2019\u00e9tat du monde. Il revenait chez lui chaque fois avec une vision transform\u00e9e, enrichie. Il a \u00e9t\u00e9 fascin\u00e9 par l\u2019Asie, ses splendeurs et ses mis\u00e8res. Sensibilis\u00e9 sur place aux conditions sociales des peuples, aux probl\u00e8mes environnementaux, il n\u2019avait pas besoin d\u2019entendre de grands discours pour saisir la situation. Tout entrait par les fibres de ses observations et de sa sensibilit\u00e9. La protection de la nature, de la Terre en g\u00e9n\u00e9ral : les ciels, les mers, les montagnes, la faune et la flore a donn\u00e9 un autre ton \u00e0 ses \u0153uvres.<br \/> Et puis il se gavait de beaut\u00e9s, celles que les Hommes ont fa\u00e7onn\u00e9es eux-m\u00eames, avec l\u2019aide parfois du divin : \u00ab Les jardins de Monet avec leur lumi\u00e8re, ce que j\u2019ai ressenti profond\u00e9ment face aux \u0153uvres originales des grands ma\u00eetres, la magnificence des mus\u00e9es, v\u00e9ritables cath\u00e9drales consacr\u00e9es \u00e0 l\u2019Art, tout cela m\u2019a profond\u00e9ment marqu\u00e9, raconte-t-il. Les \u0153uvres colossales me transportaient au point que je ne pouvais plus concevoir de peindre des tableaux de petits formats! La beaut\u00e9 des fresques et des murales, la grandeur de l\u2019architecture m\u00eame entraient par tous les pores de mon cerveau et me comblaient d\u2019admiration et de bonheur. \u00bb<br \/> Ces \u00e9blouissements en d\u00e9but de vie professionnelle de peintre parachevaient une culture d\u2019autodidacte et formaient en lui une r\u00e9serve infinie d\u2019images subliminales.<br \/> Les rencontres entre les deux hommes se sont poursuivies du,, , , , , , rant quelques ann\u00e9es au cours desquelles ils discutaient, refaisaient le monde, consolidaient leur amiti\u00e9. Incontestablement, au respect et \u00e0 l\u2019affection s\u2019ajoutait l\u2019admiration mutuelle. Et puis le jeune artiste prenait de l\u2019assurance, ouvrait ses ailes.<br \/> \u00ab Un beau matin, raconte Bruens, c\u2019\u00e9tait il y a une vingtaine d\u2019ann\u00e9es, je l\u2019ai vu une fois de plus franchir ma porte, un tableau sous le bras. Charles h\u00e9sitait \u00e0 d\u00e9baller son travail devant moi. Sans doute craignait-il d\u2019\u00eatre une fois de plus renvoy\u00e9 \u00e0 ses exercices et \u00e0 ses pinceaux. Apr\u00e8s quelques h\u00e9sitations, il me l\u2019a montr\u00e9.<br \/> J\u2019en suis rest\u00e9 interdit, b\u00e9at de surprise et de bonheur. \u00bb<br \/> C\u2019\u00e9tait un tableau de 51 sur 41 cm intitul\u00e9, et le symbole est juste et pr\u00e9monitoire : L\u2019envol.<br \/> \u00ab J\u2019avais sous les yeux, dit-il en reprenant son r\u00e9cit, une petite merveille. Un semi-figuratif aux couleurs \u00e9clatantes, une composition qui r\u00e9pondait parfaitement aux r\u00e8gles de l\u2019art dans un ensemble \u00e9tonnant d\u2019imagination. \u00bb<br \/> Il l\u2019a regard\u00e9 droit dans les yeux avec s\u00e9rieux.<br \/> \u2013 Fonce, mon gar\u00e7on. Cette fois, tu es pr\u00eat.<br \/> Le chemin de l\u2019artiste \u00e9tait trac\u00e9 d\u00e9sormais. Des jours et des jours de labeur, de foi et d\u2019esp\u00e9rance aboutissaient sur l\u2019\u00e9claircie tant souhait\u00e9e.<br \/> Charles spontan\u00e9ment a offert ce tableau au couple Bruens. C\u2019est un porte-bonheur que le couple conserve jalousement.<br \/> Le premier tableau de la naissance du mouvement carsoniste.<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n<table style=\"width: 100%;\" border=\"0\" cellspacing=\"0\" cellpadding=\"5\">\n<tbody>\n<tr>\n<td valign=\"top\">\n<p>Un homme devient plus s\u00fbr de lui, du moins en vieillissant, mais, comme bien des \u00eatres qui ont une intelligence sensible, Charles Carson n\u2019a jamais cess\u00e9 de s\u2019autocritiquer, de douter, n\u2019a jamais perdu le besoin d\u2019\u00eatre rassur\u00e9.<br \/> Il n\u2019a pas prise sur l\u2019inqui\u00e9tude omnipr\u00e9sente qui l\u2019habite.<br \/> Le seul lieu o\u00f9 il est tranquille demeure l\u2019atelier. L\u00e0, face \u00e0 la toile blanche, \u00e0 ses id\u00e9es et \u00e0 ses fant\u00f4mes, il ne craint rien ni personne.<br \/> Parfois, il a envie de voir la mer, plus forte que tout, de sentir la chaleur du soleil sur son corps. D\u2019aller ailleurs.<br \/> Convaincu qu\u2019il peut peindre partout au monde, sur une plage, dans une cambuse, dans une chambre d\u2019h\u00f4tel, il affirme trouver n\u2019importe o\u00f9 un ressourcement \u00e0 son inspiration. \u00ab Je sais qu\u2019on peut toujours partir. On a ce choix. C\u2019est \u00e7a qui est merveilleux! \u00bb<br \/> Ici le \u00ab on \u00bb veut dire \u00ab je \u00bb.<br \/> \u00c0 la fin des ann\u00e9es 1980, Charles est entr\u00e9 dans une p\u00e9riode sombre de sa vie. Ses rep\u00e8res de toujours se transformaient, s\u2019estompaient et disparaissaient dans un tourbillon qu\u2019il ne contr\u00f4lait plus. Tout lui paraissait en m\u00eame temps d\u00e9risoire et cruel. Ce qu\u2019il avait b\u00e2ti jusqu\u2019alors, sur lequel il avait investi une grande part de son \u00e9nergie, \u00e9tait sap\u00e9 \u00e0 la base.<br \/> Un mariage qui s\u2019effilochait, des enfants qui d\u00e9rapaient, une page de sa vie qui se tournait sans annoncer la fin de l\u2019histoire.<br \/> Il avait beau s\u2019accrocher et tenter de ne pas se laisser distraire de son projet de vie, la cr\u00e9ation, on le tirait inexorablement vers le fond. Les ennuis, m\u00eame les catastrophes affluaient de toutes parts. Sa volont\u00e9 s\u2019\u00e9rodait au quotidien. Il tentait de ma\u00eetriser ce qui allait mal.<br \/> L\u2019enfant en lui refusait de mourir, ou d\u2019\u00eatre pris en otage.<br \/> L\u2019enfant en lui voulait allonger ses ailes, mais le destin le clouait au sol.<br \/> L\u2019enfant en lui voulait rester lui-m\u00eame sans masque. Dans cette conjoncture difficile, l\u2019homme sage en lui a port\u00e9 secours \u00e0 l\u2019enfant.<br \/> Mais, au fait, l\u2019homme \u00e9tait-il si sage? Ou bien portait-il en lui les germes d\u2019une grande fragilit\u00e9 \u00e9motive? N\u2019y a-t-il pas lieu de croire qu\u2019il allait parfois au devant du danger? Car il semblait de temps \u00e0 autre pousser les limites de sa chance et de la bienveillance des anges charg\u00e9s de veiller sur lui. Il n\u2019a pas toujours pu esquiver les coups qui le mettaient k.-o.<br \/> Malgr\u00e9 sa tristesse, il est essentiel de revenir sur cette d\u00e9cennie 1990, puisque m\u00eame s\u2019il veut l\u2019effacer de sa m\u00e9moire, elle est riche de le\u00e7ons et de recommencements.<br \/> Le noir, le gris, toutes les densit\u00e9s de brumes furent son pain quotidien durant quatre ans. Le tunnel \u00e9tait d\u2019une longueur d\u00e9mesur\u00e9e. C\u2019est tout le temps qu\u2019ont dur\u00e9 les tracasseries de son divorce.<br \/> On dit qu\u2019un malheur n\u2019arrive jamais seul. Dans ce cas-ci, on peut affirmer que le malheur avait la dent longue et un app\u00e9tit de forcen\u00e9. Ce fut une v\u00e9ritable d\u00e9b\u00e2cle surr\u00e9aliste.<br \/> Laissons dans l\u2019ombre pour l\u2019instant ce qui \u00e9corche encore son \u00e2me quand il les \u00e9voque : les conflits violents avec les membres de sa famille.<br \/> Le divorce seul d\u00e9j\u00e0 engendrait une forte part d\u2019angoisse. Avec lui venaient les batailles juridiques, les pertes innombrables affectives et financi\u00e8res, et ses rep\u00e8res fondaient un \u00e0 un. Il y a laiss\u00e9 maison, \u00e9conomies, chemise, alouette\u2026 \u00c0 travers tout cela, subrepticement, il assistait impuissant \u00e0 tout ce qui avait constitu\u00e9 sa vie jusque l\u00e0.<br \/> Sans d\u00e9raisonner, il exp\u00e9rimentait, plus insinueuse, plus d\u00e9vastatrice encore, la perte du go\u00fbt de vivre.<br \/> Durant ces longs mois de tracas sans fin, la Cour sup\u00e9rieure lui avait confi\u00e9 la garde de ses deux gar\u00e7ons. Il a v\u00e9cu avec eux \u00e0 l\u2019\u00e9troit dans un petit appartement de trois pi\u00e8ces, apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9 d\u00e9poss\u00e9d\u00e9 de tout. On le harcelait de toutes parts pour mille raisons obscures et, quoi qu\u2019il f\u00eet, rien ne parvenait \u00e0 satisfaire l\u2019app\u00e9tit des vautours, ni calmer les esprits survolt\u00e9s.<br \/> Il tentait du mieux qu\u2019il pouvait de colmater les br\u00e8ches, mais le navire prenait l\u2019eau et finalement il a sombr\u00e9. Il s\u2019en est fallu de peu pour qu\u2019il sombre avec lui.<br \/> \u00ab Je n\u2019ai jamais v\u00e9cu avec l\u2019argent des autres, c\u2019est<br \/> ce qui m\u2019a prot\u00e9g\u00e9 de la faillite \u00bb, reconna\u00eet-il,<br \/> sibyllin, avec un fond de philosophie qui n\u2019appartient qu\u2019\u00e0 lui.<br \/> \u00ab Toute ma vie est partie en lambeaux. \u00bb<br \/> Dans cette conjoncture de drames ininterrompus, certains \u00e9cueils ont quand m\u00eame pu \u00eatre \u00e9vit\u00e9s. Depuis, heureusement, il a repris le gouvernail.<br \/> Mais, \u00e0 ramer dans la temp\u00eate, il a fini par s\u2019\u00e9puiser et croire que la vie ne valait pas la peine d\u2019\u00eatre<br \/> v\u00e9cue. Qu\u2019il pouvait peut-\u00eatre jeter les rames \u00e0 l\u2019eau et se laisser porter par le courant. Sa r\u00e9sistance avait atteint une limite critique; le vertige du revolver sur la tempe \u00e9tait devenu \u00e9blouissant. Peut-\u00eatre qu\u2019une fuite ultime serait la r\u00e9ponse \u00e0 ces douleurs omnipr\u00e9sentes?<br \/> C\u2019est l\u00e0 o\u00f9 une fois encore son ami Daniel Provost a vu juste : selon lui, c\u2019est son humilit\u00e9 qui l\u2019a sauv\u00e9. \u00ab Il n\u2019a pas craint de se montrer faillible, n\u2019a pas h\u00e9sit\u00e9 \u00e0 demander de l\u2019aide. \u00bb La vie, la belle vie, les couleurs de ses tableaux, la rivi\u00e8re qui coule, le sourire d\u2019une femme, la tendresse des amis, voil\u00e0 ce qui a constitu\u00e9 le ressort.<br \/> Charles se souvient avec \u00e9motion que c\u2019est aussi gr\u00e2ce au c\u0153ur et \u00e0 l\u2019oreille secourables de son ami et voisin de l\u2019\u00e9poque, Daniel Provost, qu\u2019il a refait surface. \u00ab Il est probable que sans lui je ne serais pas l\u00e0 aujourd\u2019hui. \u00bb<br \/> Seul Daniel qui vivait toutes les situations au jour le jour, pour la bonne raison qu\u2019il habitait \u00e0 deux pas de chez lui, savait \u00e0 quel point le risque \u00e9tait grand!<br \/> \u00ab Je me rendais compte que sa vie matrimoniale, sa vie tout court \u00e9taient en train de couler \u00bb, se rappelle-t-il.<br \/> Comment ramener \u00e0 une certaine raison quelqu\u2019un qui souffre \u00e0 ce point? Ce n\u2019est pas qu\u2019il ne voulait rien entendre. Il ne pouvait pas.<br \/> Daniel Provost s\u2019\u00e9tonne de l\u2019influence qu\u2019il a pu avoir, dans le vif de la temp\u00eate : \u00ab Pourtant, il me semble que je n\u2019ai pas \u00e9t\u00e9 tellement tendre avec lui. Je l\u2019ai pas mal brass\u00e9, raconte-t-il en riant de bon c\u0153ur, puisque le danger est d\u00e9finitivement pass\u00e9. Il l\u2019a \u00ab brass\u00e9 \u00bb de cette mani\u00e8re affectueuse et virile qu\u2019on retrouve entre deux grands copains, en ne m\u00e2chant pas ses mots, mais sans rejet, sans jugement.<br \/> Daniel Provost a lanc\u00e9 une bou\u00e9e au naufrag\u00e9. Il a permis que l\u2019\u00e9cume se d\u00e9pose \u00e0 la surface et que Charles profite de ce r\u00e9pit pour faire sa valise.<br \/> Le meilleur choix dans les circonstances. Partir en voyage, c\u2019\u00e9tait la soupape, le salut.<br \/> Dans cette th\u00e9ba\u00efde o\u00f9 plus rien ne le retenait, il a pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 la fuite, arm\u00e9 de ce qui lui restait d\u2019\u00e9nergie, seul espoir de sauver sa peau.<br \/> Il pouvait reprendre les mots du po\u00e8te qu\u00e9b\u00e9cois Beaulieu :<br \/> \u00ab Me voici d\u00e9nud\u00e9<br \/> Mais de vie poss\u00e9d\u00e9. \u00bb<br \/> Alors, la vie. C\u2019est tout ce qui lui restait. Il fallait lui donner une autre chance.<br \/> Partir en voyage est une chose, mais pourquoi s\u2019est-il d\u00e9racin\u00e9? Pourquoi a-t-il choisi aussi longtemps une autre terre que la sienne pour se retrouver, s\u2019apaiser? Le r\u00e9cit qui pr\u00e9c\u00e8de r\u00e9pond en grande partie \u00e0 cette question. Le r\u00e9cit qui suit explique ce que Saint-Exup\u00e9ry disait : \u00ab L\u2019homme cherche sa densit\u00e9 et non pas son bonheur. \u00bb<br \/> C\u2019est dans sa nature profonde de vouloir \u00e9clairer son paysage int\u00e9rieur d\u2019autres lumi\u00e8res, d\u2019autres musiques. Les mus\u00e9es, les monuments, les \u00e9glises; les champs, les rives de la mer ont leurs propres tonalit\u00e9s qui l\u2019interpellent.<br \/> Il connaissait le Caire, Hong-Kong, les Philippines, l\u2019Italie, la Chine et bien d\u2019autres contr\u00e9es lointaines. Quel lieu, quel pays lui restait-il \u00e0 d\u00e9couvrir? Devant quel paysage pensait-il ressentir de nouvelles \u00e9motions qui pouvaient poser un baume sur ses blessures?<br \/> Car il s\u2019est senti d\u00e9river, perdre la t\u00eate. Il restait l\u00e0, immobile, toute \u00e9nergie d\u00e9samorc\u00e9e; les bruits le faisaient sursauter; son c\u0153ur battait \u00e0 tout rompre devant l\u2019eau qui coulait d\u2019une rivi\u00e8re, le vertige d\u2019un pont, celui de dormir, dormir.<br \/> Un souvenir d\u2019enfance lui revenait sans cesse durant cette p\u00e9riode. Il se revoyait enfant sur son poney, galopant dans la poussi\u00e8re de la route au centre d\u2019\u00e9quitation que son p\u00e8re avait achet\u00e9 \u00e0 Lachenaie. Un chien le suivait. Il se sentait heureux et libre.<br \/> Et puis le poney a rapetiss\u00e9. Ou n\u2019est-ce pas plut\u00f4t Charles qui avait grandi? N\u2019y avait-il pas dans ce symbole la perte d\u00e9finitive de son enfance? O\u00f9 donc s\u2019en est all\u00e9 ce petit cheval familier qui lui donnait tant de joie?<br \/> Il raconte ce souvenir aujourd\u2019hui et fait rena\u00eetre, r\u00eaveur, d\u2019autres images : les rod\u00e9os, les randonn\u00e9es fantastiques en pleine nuit, ces baignades, ces courses folles accroch\u00e9s, lui et Marcel aujourd\u2019hui disparu, \u00e0 la queue des chevaux!<br \/> Il se souvient du Nelly\u2019s Band, le groupe aux trois accords de ses fr\u00e8res, de la reconstitution d\u2019un village du Far West et des combats fictifs de cowboys et d\u2019Indiens. Clint Eastwood \u00e9tait la vedette du jour. C\u2019\u00e9tait lui, Charles, qui interpr\u00e9tait inlassablement sur son harmonica le th\u00e8me musical de Il \u00e9tait une fois dans l\u2019Ouest de Sergio Leone.<br \/> Apr\u00e8s le spectacle, les chevaux dormaient, \u00e9puis\u00e9s, debout, la t\u00eate molle.<br \/> Charles, en \u00e9voquant ces images, se revoit plut\u00f4t en vieux cheval de trait us\u00e9 par tant de labeurs et d\u2019ingratitudes, condamn\u00e9 \u00e0 recevoir une balle dans la t\u00eate. La d\u00e9pression va de la tristesse permanente au d\u00e9sir de mort. \u00ab C\u2019est difficile de mettre de l\u2019ordre dans le cheminement de ma vie \u00e0 cette \u00e9poque \u00bb, dit-il.<br \/> Pour se distraire, il raconte cet autre souvenir.<br \/> \u00ab Un jour, au centre d\u2019\u00e9quitation, dans la cabane du jardin, je jouais avec mes fr\u00e8res, allong\u00e9 sur un lit de fortune fait d\u2019une vieille porte de m\u00e9tal sur laquelle on avait d\u00e9pos\u00e9 un matelas de mousse.<br \/> Un orage a \u00e9clat\u00e9, on se croyait bien \u00e0 l\u2019abri dans notre petite maison.<br \/> Soudain, la foudre est entr\u00e9e par une fen\u00eatre, et la boule de feu dans sa trajectoire a frapp\u00e9 la porte de m\u00e9tal nous servant de lit, l\u2019a noircie, a br\u00fbl\u00e9 le matelas de mousse avant de ressortir par la fen\u00eatre oppos\u00e9e. Si je n\u2019avais pas \u00e9t\u00e9 couch\u00e9\u2026 sans doute que la foudre m\u2019aurait touch\u00e9. \u00bb<br \/> Le deuxi\u00e8me incident du genre s\u2019est produit quelques ann\u00e9es plus tard.<br \/> \u00ab Le cur\u00e9 de la paroisse Saint-Henri-de-Mascouche o\u00f9 je m\u2019\u00e9tais mari\u00e9 m\u2019avait command\u00e9 des petits travaux. Incidemment, je lui ai fabriqu\u00e9 un grand fauteuil d\u2019archev\u00eaque, imposant, d\u00e9cor\u00e9, qui doit \u00eatre encore l\u00e0 aujourd\u2019hui. Je travaillais donc au sous-sol de l\u2019\u00e9glise, lieu o\u00f9 autrefois on d\u00e9posait dans une sorte de crypte les cur\u00e9s d\u00e9c\u00e9d\u00e9s.<br \/> Un jour, il pleuvait des clous. J\u2019avais laiss\u00e9 les deux portes ouvertes pour cr\u00e9er un courant d\u2019air quand soudain un \u00e9clair en forme de boule de feu est entr\u00e9, a frapp\u00e9 une tombe en lui faisant un grand trou au milieu, et est ressorti par l\u2019autre porte en me fr\u00f4lant dangereusement. \u00bb<br \/> Il poursuit son r\u00e9cit en disant qu\u2019il s\u2019est pr\u00e9cipit\u00e9 tout tremblant, affol\u00e9, chez le pr\u00eatre. Il croyait que les cur\u00e9s d\u00e9c\u00e9d\u00e9s le pourchassaient de leurs\u2026 foudres.<br \/> Le bon cur\u00e9, philosophe, inconscient sans doute de ce que Charles venait de vivre, lui a r\u00e9pliqu\u00e9 :<br \/> \u00ab Ne t\u2019en fais pas, ils sont morts. Tu peux continuer ton travail. \u00bb<br \/> Il l\u2019a donc fr\u00f4l\u00e9e, cette mort qui frappe \u00e0 l\u2019improviste. Il la porte aussi en lui par son fr\u00e8re d\u00e9c\u00e9d\u00e9 qui lui cause un chagrin qui l\u2019habite encore.<br \/> Mais ces \u00eatres disparus laissent-ils parfois, parmi nous, une trace de vie? Un esprit mystique peut y croire.<br \/> Charles \u00e9voque ce vieux ch\u00e2teau Montferrand en Normandie anciennement reli\u00e9 \u00e0 une \u00e9glise, que Jacqueline de Torr\u00e8s, son amie et agente en France, a achet\u00e9 dans l\u2019intention de le restaurer pour lui redonner sa gloire d\u2019antan. Elle compte aussi le transformer en galerie d\u2019art et en brocante.<br \/> Que dit-elle, en passant, de l\u2019\u0153uvre carsoniste qu\u2019elle admire?<br \/> \u00ab Sur terre, en mer ou \u00e0 vol d\u2019oiseau, le ma\u00eetre des couleurs et cr\u00e9ateur du carsonisme nous fait voyager dans un univers captivant&#8230; L\u2019artiste d\u00e9mat\u00e9rialise les formes avec un talent exceptionnel&#8230; D\u00e9couvrir Carson, c\u2019est d\u00e9gager le cha\u00eenon manquant de l\u2019encyclop\u00e9die de l\u2019art contemporain&#8230; \u00bb<br \/> Revenons \u00e0 notre sujet.<br \/> L\u2019homme se souvient : \u00ab J\u2019ai d\u00e9couvert l\u00e0-bas dans les pierres, dans les briques, toutes sortes de signes, de figures. Mais le plus important s\u2019est trouv\u00e9 grav\u00e9 dans le reflet d\u2019une fen\u00eatre, une empreinte, celle du visage m\u00e9lancolique d\u2019une religieuse. J\u2019ai vu la croix accroch\u00e9e \u00e0 son cou. Elle devait passer des heures autrefois \u00e0 regarder dehors. Si longtemps qu\u2019elle a imprim\u00e9 nettement son image blafarde et immobile, peut-\u00eatre d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e. Les gens du ch\u00e2teau que j\u2019ai appel\u00e9s en t\u00e9moin l\u2019ont vue comme moi! \u00bb<br \/> Attir\u00e9 par ces ph\u00e9nom\u00e8nes, intrigu\u00e9, il aimerait croire \u00e0 l\u2019ange protecteur, \u00e0 l\u2019entit\u00e9 fraternelle, \u00e0 l\u2019\u00e2me qui erre avant de trouver la paix.<br \/> Qui est donc ce \u00ab moi \u00bb inconnu qu\u2019il ne conna\u00eet pas encore et qui le hante?<br \/> Qui est donc cette inconnue post\u00e9e pour l\u2019\u00e9ternit\u00e9 \u00e0 la fen\u00eatre, qui lui rappelle son \u00e2me inqui\u00e8te face \u00e0 la travers\u00e9e du miroir?<br \/> Charles a v\u00e9cu \u00e0 plusieurs reprises des crises de mysticisme. P\u00e9riodes extrasensorielles qui l\u2019ont fait plonger dans l\u2019invisible, plonger assez profond\u00e9ment dans des zones inconnues, y compris les siennes.<br \/> \u00c0 Medellin en Colombie, un jour, il est entr\u00e9 dans une chapelle situ\u00e9e dans la r\u00e9gion Del Pe\u00f1ol.<br \/> En furie contre Dieu, il s\u2019\u00e9tait mis \u00e0 lui parler comme Fernandel en Don Camillo, dans le film du m\u00eame nom. Aussi famili\u00e8rement.<br \/> \u2013 \u00c9coute-moi, Dieu\u2026 Pourquoi le monde va-t-il si mal?<br \/> C\u2019\u00e9tait une de ces journ\u00e9es o\u00f9 la pauvret\u00e9 et la souffrance lui semblaient insupportables, injustes.<br \/> \u00c9videmment, Dieu ne r\u00e9pondit pas. Du moins pas avec des paroles. Est-ce que la volont\u00e9 de Charles de vouloir recevoir un signe n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 la plus forte?<br \/> Les traits d\u2019un homme \u00e0 la barbe touffue, dont l\u2019apparence se comparait \u00e0 un portrait de gentil-homme espagnol du peintre V\u00e9lasquez, il pouvait aussi ressembler \u00e0 Christophe Colomb, sont apparus sur le mur, juste en haut de l\u2019autel, au-dessus de la croix.<br \/> Charles s\u2019est frott\u00e9 les yeux, perplexe. Il croyait r\u00eaver. Tout en y voyant une r\u00e9ponse rassurante \u00e0 une perp\u00e9tuelle angoisse.<br \/> Il a d\u00e9crit r\u00e9trospectivement l\u2019apparition comme un homme au visage grave. \u00ab Il portait au cou, large sur sa poitrine, une croix de m\u00e9tal dont les branches \u00e9taient termin\u00e9es chacune par trois boules de m\u00e9tal. \u00bb<br \/> Boulevers\u00e9, Charles a fait venir le cur\u00e9 qui ne voyait rien en d\u00e9pit de tous ses efforts, mais qui lui dit :<br \/> \u2013 Le message s\u2019adresse \u00e0 toi personnellement.<br \/> \u00ab J\u2019ai cru un moment qu\u2019il pouvait s\u2019agir d\u2019un tableau ancien peint et cach\u00e9 sous des couches plus r\u00e9centes de peinture. Avec la permission du cur\u00e9, je suis donc mont\u00e9 sur l\u2019autel pour voir de plus pr\u00e8s. J\u2019ai aussi fait des photos. Lorsque j\u2019ai re\u00e7u les \u00e9preuves du laboratoire, le personnage paraissait clairement. Mais j\u2019\u00e9tais le seul \u00e0 le voir\u2026 Le photographe \u00e0 qui j\u2019ai demand\u00e9 un agrandissement de l\u2019endroit sur le clich\u00e9 o\u00f9 apparaissait l\u2019homme barbu ne le voyait pas non plus\u2026 Quant \u00e0 moi, je suis retourn\u00e9 \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 l\u2019\u00e9glise, et le contour du visage de l\u2019homme subsistait toujours. Et puis un jour plus rien, l\u2019image avait disparu. En m\u00eame temps sur la photo et dans l\u2019\u00e9glise. Pourquoi? Comment? Je ne me l\u2019explique pas encore aujourd\u2019hui. \u00bb<br \/> Durant les semaines qui ont suivi l\u2019incident, lorsqu\u2019il travaillait en atelier, il peignait d\u2019abord la croix du personnage sur la toile. Ensuite, avec les couleurs, les spatules, il cr\u00e9ait par-dessus un tout autre tableau. La croix disparaissait totalement.<br \/> \u00ab Bien des gens me faisaient remarquer qu\u2019il se d\u00e9gageait de mes tableaux une sorte d\u2019aura religieuse, une puissance inexplicable. Quelle chose \u00e9trange&#8230; \u00bb<br \/> Plus tard, \u00e0 l\u2019occasion de l\u2019un de ses voyages, dans un petit village cubain, il a rencontr\u00e9 une vieille femme manchote qui poss\u00e9dait le pouvoir d\u2019analyser l\u2019\u00e9nergie des personnes \u00e0 l\u2019aide d\u2019une flamme. Charles se trouvait dans un groupe pr\u00eat \u00e0 vivre l\u2019exp\u00e9rience. La vieille femme a vers\u00e9 de l\u2019alcool dans un bouchon et a fait circuler la flamme parmi les participants. Dos \u00e0 Charles, la flamme a subitement grandi au point de d\u00e9passer sa t\u00eate. \u00ab Elle suivait tous mes mouvements! \u00bb La vieille femme observait la sc\u00e8ne avec un regard \u00e9trange, pendant que le reste du groupe s\u2019extasiait devant le ph\u00e9nom\u00e8ne.<br \/> \u00ab Dans de nombreux pays, la sorcellerie fait partie de la vie. Ces gens vivent des exp\u00e9riences r\u00e9elles, m\u00eame si elles ne sont pas scientifiquement expliqu\u00e9es. \u00bb<br \/> Il se souvient d\u2019avoir hypnotis\u00e9 l\u2019un de ses fr\u00e8res, \u00e0 une \u00e9poque o\u00f9 il \u00e9tudiait cette technique. Il lui a fait joindre les mains, comme pour une pri\u00e8re, les doigts verrouill\u00e9s. Mais l\u2019heure passait, les doigts de son fr\u00e8re toujours pli\u00e9s ne recevaient plus de sang et devenaient bleus! L\u2019hypnotiseur en herbe ne savait pas comment les faire revenir \u00e0 la normale, comment sortir son fr\u00e8re de cet \u00e9tat! Il a d\u00fb appeler son professeur \u00e0 son secours!<br \/> \u00ab Il y a des risques \u00e0 pratiquer l\u2019hypnose et elle doit s\u2019exercer dans un environnement professionnel et contr\u00f4l\u00e9; elle ne doit pas \u00eatre laiss\u00e9e dans les mains de n\u2019importe qui, dit-il par exp\u00e9rience. Pour arr\u00eater les h\u00e9morragies, soulager les douleurs, par exemple chez le dentiste, elle peut \u00eatre fort utile. \u00bb<br \/> C\u2019est peu de dire que toutes les exp\u00e9riences de la vie, teint\u00e9es d\u2019audace et de myst\u00e8re, l\u2019int\u00e9ressaient et continuent de le passionner. Il est vrai que, si la cr\u00e9ation peut faire \u00e9merger l\u2019invisible, cet invisible peut prendre plusieurs formes.<br \/> Quelques ann\u00e9es plus tard en Colombie, il a \u00e9t\u00e9 victime d\u2019un accident de plong\u00e9e qui a failli lui co\u00fbter la vie et est \u00e0 l\u2019origine de quelques-uns de ses plus beaux tableaux. En effet, ils \u00e9voquent, au-del\u00e0 du fond marin, l\u2019univers immat\u00e9riel d\u2019une autre vie. Celle qu\u2019il a travers\u00e9e quelques instants \u00e9ternels en compagnie des coraux.<br \/> L\u2019\u00e9blouissement qu\u2019il a v\u00e9cu s\u2019est imprim\u00e9 sur des toiles en des \u00e9clats multipli\u00e9s, mobiles. C\u2019est de cette fa\u00e7on que les forces sous-jacentes transcendent le destin. Affronter un certain danger nous m\u00e8ne loin parfois\u2026<br \/> \u00ab Rien ne saurait retracer quelle \u00e9tait la confusion de mes pens\u00e9es lorsque j\u2019allai au fond de l\u2019eau \u00bb, raconte Robinson Cruso\u00e9.<br \/> Et, comme ce dernier, Charles l\u2019aventurier a \u00e9t\u00e9 emport\u00e9 par la vague qui l\u2019a laiss\u00e9 sans souffle au-dessus des coraux sur lesquels il s\u2019\u00e9tait bless\u00e9 gri\u00e8vement.<br \/> C\u2019\u00e9tait aux \u00celes Rosario en Colombie. Plut\u00f4t mauvais nageur mais voyeur passionn\u00e9 des fonds marins en apn\u00e9e, il avait d\u00e9cid\u00e9 de se joindre \u00e0 une \u00e9quipe de biologistes marins en mission. Ils devaient aller examiner de plus pr\u00e8s les langoustes dans le but d\u2019en tirer des renseignements scientifiques. Charles y a vu une occasion unique de nager plus loin que d\u2019ordinaire, en haute mer, pour aller admirer sous l\u2019eau d\u2019autres merveilles. Il allait courir sous l\u2019eau d\u2019autres dangers que la terre ferme lui avait jusqu\u2019alors \u00e9pargn\u00e9s.<br \/> L\u2019exp\u00e9dition des scientifiques devait durer une semaine, sur une \u00eele d\u00e9serte, \u00e0 prendre des mesures, \u00e0 noter leurs observations.<br \/> Premier arr\u00eat apr\u00e8s leur d\u00e9part \u00e0 l\u2019aube : une petite baie o\u00f9 la langouste abonde habituellement. Tout allait bien jusque-l\u00e0. Les exigences physiques n\u2019\u00e9taient pas encore insurmontables pour le pi\u00e8tre nageur. Palmes aux pieds, combinaison de plongeur, masque et tube, le voil\u00e0 invincible.<br \/> \u00ab Apr\u00e8s une heure pass\u00e9e dans la baie, on est repartis \u00e0 la nage vers le large pour rejoindre notre \u00eele sur laquelle on devait \u00e9riger le campement. J\u2019avais tellement envie de vivre \u00e7a! J\u2019\u00e9tais avec des gens d\u2019exp\u00e9rience, int\u00e9ressants. \u00c9videmment, je ne leur ai pas dit que je ne savais pas bien nager, mais surtout que je n\u2019\u00e9tais pas en aussi bonne forme physique qu\u2019eux. \u00bb<br \/> Une heure et demie \u00e0 nager. Sur une mer d\u2019encre, c\u2019\u00e9tait encore faisable. Rencontrer le r\u00e9cif corallien o\u00f9 enfin Charles pouvait explorer des profondeurs nouvelles. \u00ab Des poissons merveilleux de toutes les couleurs et si \u00e9tranges! Une eau de surface si claire! Et des profondeurs si limpides. \u00bb<br \/> Le spectacle \u00e9tait d\u2019une beaut\u00e9 \u00e0 couper le souffle, sans jeu de mots : il s\u2019est enhardi, s\u2019est laiss\u00e9 distraire par ses d\u00e9couvertes, a plong\u00e9 plus profond\u00e9ment, s\u2019est \u00e9loign\u00e9 de ses compagnons.<br \/> Les scientifiques de leur c\u00f4t\u00e9 \u00e9taient tout \u00e0 leurs occupations d\u2019analyses et d\u2019observations.<br \/> Entre-temps, le vent s\u2019\u00e9tait lev\u00e9. Sournoisement. Sans pr\u00e9avis, les vagues ont commenc\u00e9 \u00e0 grossir.<br \/> Entra\u00een\u00e9 malgr\u00e9 lui plus loin, ballott\u00e9 comme une coquille de noix, d\u00e9j\u00e0 fatigu\u00e9 par la longue nage, il a eu du mal \u00e0 contr\u00f4ler son d\u00e9but d\u2019\u00e9puisement. Les vagues venaient de toutes parts frapper la cr\u00eate des coraux. Il s\u2019est senti fouett\u00e9, cingl\u00e9 par elles, de plus en plus violemment.<br \/> Une vague l\u2019a alors port\u00e9, transport\u00e9 sans m\u00e9nagement directement sur le r\u00e9cif corallien. Il tentait de toutes ses forces d\u2019\u00e9chapper \u00e0 ce pi\u00e8ge liquide qui se refermait dans un tourbillon.<br \/> Tout s\u2019est pass\u00e9 alors tr\u00e8s vite. Il luttait contre la panique qui l\u2019envahissait. Mais comment attirer l\u2019attention de ses compagnons \u00e9loign\u00e9s, se faire entendre \u00e0 travers le vacarme des vagues?<br \/> Le bruit du vent \u00e9tait tout aussi \u00e9tourdissant.<br \/> \u00ab Je suis alors mont\u00e9 debout pieds nus sur les coraux pour faire des signes d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s aux hommes et les appeler avec tout ce qu\u2019il me restait de voix pour couvrir le son terrifiant des vagues. \u00bb<br \/> Les hommes l\u2019ont entendu, mais ils savaient que, s\u2019ils s\u2019approchaient trop pr\u00e8s de l\u2019infortun\u00e9, ils seraient eux aussi pris au pi\u00e8ge du tourbillon.<br \/> \u00ab Ils me faisaient de grands signes, m\u2019encoura-geaient \u00e0 tenir bon, mais je ne pouvais pas me d\u00e9gager \u00bb, raconte Charles.<br \/> Et il s\u2019\u00e9puisait peu \u00e0 peu. \u00c9tourdi, assomm\u00e9 par chaque nouvelle vague qui le clouait sur place. Il \u00e9valuait mal la distance \u00e0 parcourir jusqu\u2019\u00e0 ses compagnons. Il s\u2019est senti perdre courage.<br \/> En m\u00eame temps que son esp\u00e9rance prenait le large, l\u2019attrait d\u2019abandonner la lutte devenait plus fort. Combien de marins au cours de naufrages ont d\u00fb conna\u00eetre cette sensation!<br \/> Par miracle, sa vigilance s\u2019est accrue, son instinct de survie en m\u00eame temps. Il s\u2019est jet\u00e9 \u00e0 l\u2019eau avec l\u2019\u00e9nergie du d\u00e9sespoir en nageant de toutes ses forces rassembl\u00e9es pour s\u2019approcher un peu plus des hommes aux mains tendues, des hommes qui hurlaient en lui lan\u00e7ant un ballon de sauvetage. Au m\u00eame instant, une nouvelle vague violente l\u2019a happ\u00e9 et fait remonter sur le corail.<br \/> Ce tourbillon qui l\u2019emportait et l\u2019enserrait lui a sembl\u00e9 une \u00e9ternit\u00e9. Il a cru cette fois qu\u2019il ne s\u2019en sortirait pas. Que c\u2019\u00e9tait la fin, l\u00e0 au milieu des coraux et des poissons multicolores. Qu\u2019il n\u2019avait plus qu\u2019\u00e0 se laisser bercer.<br \/> Dans un ultime effort, une accalmie bienveillante de la vague, il a enfin r\u00e9ussi \u00e0 s\u2019accrocher au ballon. Les hommes l\u2019ont soutenu jusqu\u2019aux rives de l\u2019\u00eele. Et l\u00e0 ils ont pu soigner ses blessures s\u00e9rieuses aux pieds et aux jambes, en attendant la venue de l\u2019embarcation qui devait les ramener sur le continent.<br \/> Il \u00e9tait sain et sauf, comme Robinson Cruso\u00e9 le raconte :<br \/> \u00ab Enfin, apr\u00e8s un dernier effort, je parvins \u00e0 la terre ferme, o\u00f9, \u00e0 ma grande satisfaction, je gravis les rochers escarp\u00e9s du rivage et m\u2019assis sur l\u2019herbe, d\u00e9livr\u00e9 de tous p\u00e9rils et \u00e0 l\u2019abri de toute atteinte de l\u2019oc\u00e9an. \u00bb<br \/> Depuis ce jour, pour Charles, la mer si famili\u00e8re, tellement s\u00e9duisante, a laiss\u00e9 tomber son masque de bienveillance in\u00e9branlable. \u00ab Maintenant, je l\u2019avoue, lorsque je suis au large, m\u00eame \u00e0 l\u2019abri dans un bateau, et que je sais l\u2019eau profonde, j\u2019ai du mal \u00e0 contr\u00f4ler une certaine panique. \u00bb<br \/> Pourtant, malgr\u00e9 tout : \u00ab \u00c7a valait le coup. C\u2019est imprim\u00e9 \u00e0 jamais dans ma t\u00eate ce que j\u2019ai v\u00e9cu, mais surtout ce que j\u2019ai vu. Aujourd\u2019hui, je peux peindre des fonds marins sans autres images que celles qui sont grav\u00e9es en moi. \u00bbLa Colombie. Une parenth\u00e8se de dix ans. Qu\u2019est-ce que le destin pouvait bien vouloir lui apprendre par ses m\u00e9andres sud-am\u00e9ricains?<br \/> Il faut se rappeler pourquoi et dans quelles circonstances il a choisi de partir au loin pour continuer de vivre. L\u2019\u00e9loignement n\u2019est pas automatiquement la panac\u00e9e au besoin de fuir son destin. Ni de fuir les autres, ni de se fuir soi-m\u00eame.<br \/> Certes, il n\u2019\u00e9tait pas question d\u2019\u00e9migrer. Mais l\u2019exil, m\u00eame temporaire, peut \u00eatre en soi une \u00e9preuve. La sociologue fran\u00e7aise, Perla Serfaty-Garzon, l\u2019explique en ces termes :<br \/> \u00ab [\u2026] L\u2019exil, non sous sa forme d\u2019aventure romantique, d\u2019ouverture \u00e0 la diversit\u00e9 du monde, de l\u2019\u00e2me et du c\u0153ur ou d\u2019instinct du voyage, mais plut\u00f4t dans son sens d\u2019errance impos\u00e9e, subie, cet exil est calamit\u00e9 pure en ce qu\u2019il exclut l\u2019\u00eatre de sa maison, c\u2019est-\u00e0-dire de l\u2019ordre des choses qui doit r\u00e9gir sa vie, le chasse et le coupe de son propre r\u00e9el au profit du r\u00e9el impos\u00e9 par les contingences de l\u2019itin\u00e9rance. \u00bb<br \/> On l\u2019a dit, les p\u00e9rip\u00e9ties matrimoniales et autres duraient depuis fort longtemps. Une simple m\u00e9saventure d\u00e9g\u00e9n\u00e9rait en drame, un petit probl\u00e8me devenait une montagne. L\u2019acteur au milieu de la sc\u00e8ne ne savait plus son r\u00f4le, clou\u00e9 par le trac, aspir\u00e9 par l\u2019ab\u00eeme qui s\u2019ouvrait devant lui. R\u00e9trospectivement, s\u2019il y a lieu d\u2019en sourire et de mettre cela sur le compte d\u2019une mauvaise farce de la vie, on se rend compte qu\u2019elle lui a co\u00fbt\u00e9 tr\u00e8s cher. Il avait compl\u00e8tement perdu le contr\u00f4le de sa vie, engouffr\u00e9 dans le remous.<br \/> Les liens \u00e9taient rompus irr\u00e9versiblement avec presque tous les membres de sa famille, sa maison appartenait d\u00e9sormais \u00e0 son ex-\u00e9pouse, son fils a\u00een\u00e9 devenait de plus en plus difficile; d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9, \u00e0 bout de souffle, il a vu le ressort de son \u00e9nergie se briser.<br \/> Il lui restait tout juste assez pour partir loin, \u00e0 jamais, qu\u2019on l\u2019oublie, qu\u2019on le laisse en paix.<br \/> Sur le conseil d\u2019amis \u2013 heureusement qu\u2019il y en avait quelques-uns fid\u00e8les au poste \u2013, par r\u00e9flexe de survie, dans un \u00e9tat second, il a demand\u00e9 \u00e0 un employ\u00e9 d\u2019une agence de voyage de lui trouver une place en avion; n\u2019importe o\u00f9, sans pr\u00e9f\u00e9rence de lieux et pas trop cher. Si possible dans un endroit de soleil et de mer. Il pensait au Mexique.<br \/> \u00ab Comme \u00e0 la roulette, dit-il. Voil\u00e0. J\u2019ai fait tourner le globe terrestre, j\u2019ai ferm\u00e9 les yeux. J\u2019ai mis mon index sur l\u2019Am\u00e9rique du Sud, sur la Colombie plus pr\u00e9cis\u00e9ment. \u00bb Les d\u00e9s \u00e9taient jet\u00e9s.<br \/> Il ne se souvient pas du voyage en avion, ni de ce qu\u2019il a emport\u00e9, sachant \u00e0 peu pr\u00e8s o\u00f9 il devait se rendre, sans s\u2019en soucier outre mesure. Tout valait mieux que de rester au Qu\u00e9bec, et de sombrer avec son d\u00e9sespoir.<br \/> \u00ab Je partais ou je mourais. \u00bb<br \/> Lessiv\u00e9, le c\u0153ur tordu, les yeux rougis, le voil\u00e0 dans un avion qui atterrit, plusieurs heures plus tard \u00e0 Cartagena (Carthag\u00e8ne), une vieille ville fortifi\u00e9e aux plages paradisiaques, d\u2019un peu plus d\u2019un million d\u2019habitants.<br \/> La chaleur \u00e0 sa descente d\u2019avion \u00e9tait accablante, en d\u00e9pit d\u2019une l\u00e9g\u00e8re brise venant de la mer. Une chose lui souriait pourtant et \u00e9tait comme une caresse dans son cou, sur son visage : \u00e0 sa descente d\u2019avion, cette brise, cette chaleur ont un parfum exotique, lourd et capiteux qu\u2019il respire \u00e0 pleins poumons. Parfum d\u2019oubli et d\u2019espoir.<br \/> Il s\u2019est gliss\u00e9 dans ce parfum, comme dans un l\u00e9ger duvet, et accord\u00e9 nonchalamment son pas, les battements de son c\u0153ur au rythme de cette ville \u00e9trang\u00e8re.<br \/> Il \u00e9tait \u00e9puis\u00e9. Corps et t\u00eate accroch\u00e9s \u00e0 la m\u00eame bou\u00e9e. Quels ont \u00e9t\u00e9 ses rep\u00e8res? Les souvenirs qu\u2019il tente de faire revivre aujourd\u2019hui ne sont plus tr\u00e8s clairs. Il faudrait une s\u00e9ance d\u2019hypnose. Il ne se rendra compte de la profondeur de sa d\u00e9pression que plus tard, lorsqu\u2019il commencera \u00e0 \u00e9merger de son marasme.<br \/> Il s\u2019est abandonn\u00e9 sans force \u00e0 cette maladie de l\u2019\u00e2me. Le corps et l\u2019esprit prostr\u00e9s. Incapable de se lever, de mener une vie normale, d\u2019affronter le monde. Durant six mois, il a dormi de ces sommeils peupl\u00e9s de r\u00eaves abracadabrants d\u2019o\u00f9 il sortait plus \u00e9puis\u00e9 encore.<br \/> La solitude, une langue \u00e9trang\u00e8re, des m\u0153urs nouvelles; il aurait pu d\u00e9river, d\u00e9lirer. Ces \u00e9l\u00e9ments ont provoqu\u00e9 l\u2019effet contraire. Marcher doucement sur la plage, r\u00e9fl\u00e9chir, et surtout \u00eatre loin (enfin!) de toute pers\u00e9cution, car personne ne savait o\u00f9 il \u00e9tait, l\u2019ont aid\u00e9 \u00e0 remettre en place les morceaux \u00e9parpill\u00e9s de lui-m\u00eame.<br \/> \u2013 Dieu merci! Enfin, je suis tranquille.<br \/> Doucement, avec la mer gu\u00e9risseuse \u00e0 ses pieds, dans la rumeur d\u2019une ville bon enfant, inspir\u00e9 par sa joie de vivre, entour\u00e9 de gentillesse, il s\u2019est senti ragaillardi.<br \/> Il pouvait r\u00e9p\u00e9ter en sourdine ce po\u00e8me d\u2019\u00c9mile Verhaeren :<br \/> \u00ab La mer! La mer!<br \/> La mer tragique et incertaine,<br \/> O\u00f9 j\u2019ai tra\u00een\u00e9 toutes mes peines. \u00bb<br \/> Les jours passaient dans une sorte de paradis terrestre o\u00f9 le ciel \u00e9tait beau et les filles, belles. \u00c0 33 ans, plut\u00f4t agr\u00e9able comme homme, nimb\u00e9 de cette aura de myst\u00e8re qui l\u2019entourait, il s\u00e9duisait sans peine, touchait le regard et le c\u0153ur de jeunes femmes qui pouvaient difficilement lui r\u00e9sister. D\u2019autant plus qu\u2019il portait dans ses yeux cette tristesse que bien des femmes se mettent en t\u00eate de consoler! Quelques jours \u00e0 peine pass\u00e9s en plein soleil et il arborait en plus un teint bronz\u00e9, de bonne sant\u00e9.<br \/> Il lui a fallu du temps pourtant. Sa vitalit\u00e9 avait du mal \u00e0 reprendre sa pleine capacit\u00e9. Mais cette faiblesse qui s\u2019exprimait par un pas indolent sur la plage, une voix douce pour parler un espagnol<br \/> approximatif, mais touchant pour tenter d\u2019expliquer ce qu\u2019il peignait, ce qu\u2019il vivait, furent autant d\u2019atouts irr\u00e9sistibles!<br \/> \u00ab L\u2019important \u00e9tait de me retrouver, me soigner, r\u00e9cup\u00e9rer ma vie, s\u2019empresse-t-il de pr\u00e9ciser pour ne pas qu\u2019on pense qu\u2019il vivait la dolce vita.<br \/> \u00ab J\u2019apprenais \u00e0 aimer ce coin du monde qui pansait mes plaies. \u00bb<br \/> Cet attendrissement sur lui-m\u00eame s\u2019est r\u00e9percut\u00e9 sur ceux et celles qui l\u2019ont approch\u00e9 avec compassion.<br \/> \u00ab Je cherchais plus \u00e0 \u00eatre aim\u00e9 qu\u2019\u00e0 m\u2019aimer moi-m\u00eame. Il faut \u00eatre bien avec soi pour entretenir une relation s\u00e9rieuse. \u00bb<br \/> Quel est le meilleur rem\u00e8de \u00e0 la perte de sens de sa vie, sinon l\u2019amour? Ou son illusion, le temps qu\u2019il faut \u00e0 l\u2019\u00e2me pour reprendre go\u00fbt \u00e0 la vie.<br \/> \u00ab Que l\u2019on ne confonde pas : les acteurs meurent de n\u2019\u00eatre pas lou\u00e9s, les vrais hommes de n\u2019\u00eatre pas aim\u00e9s \u00bb, disait Nietzsche.<br \/> Et puis, il y eut cette jolie histoire. Charles ne parlait pas espagnol, mais il la trouvait si belle! Elle ne parlait pas du tout fran\u00e7ais, mais elle le trouvait si\u2026 exotique.<br \/> \u00ab On a v\u00e9cu trois ans \u00e0 se comprendre sans se parler. Quand on a commenc\u00e9 \u00e0 se parler, je me suis rendu compte qu\u2019on ne se comprenait plus! \u00bb<br \/> Sa fille M\u00e9lissa est n\u00e9e de cette relation qui aurait d\u00fb rester au stade d\u2019un beau souvenir amoureux, pour la raison qu\u2019il s\u2019inscrivait dans un contexte de tourmente.<br \/> Plus tard, Charles aurait bien aim\u00e9 que la petite famille s\u2019installe au Qu\u00e9bec. Mais la tentative a tourn\u00e9 court. Aujourd\u2019hui, M\u00e9lissa, qui est adolescente, vit avec sa m\u00e8re aux \u00c9tats Unis. Le plus souvent possible, car il lui est tr\u00e8s attach\u00e9, il la fait venir ici ou il va la voir.<br \/> Les m\u00e9andres de sa vie amoureuse et familiale ne l\u2019emp\u00eachaient pas de peindre, d\u2019installer son chevalet partout o\u00f9 l\u2019inspiration le tenaillait. Il commen\u00e7ait \u00e0 y voir plus clair, \u00e0 laisser entrer en lui des \u00e9motions nouvelles.<br \/> Sa peinture colombienne fut marqu\u00e9e par l\u2019environnement, bien s\u00fbr; \u00e9clats fondants de cette lumi\u00e8re particuli\u00e8re de l\u2019Am\u00e9rique du Sud; exub\u00e9rance de la faune, de la flore, gestes humains command\u00e9s par des si\u00e8cles d\u2019habitudes, palenqueras, etc. Mais elle fut aussi marqu\u00e9e par son \u00e9tat d\u2019\u00e2me, une p\u00e9riode de sa cr\u00e9ativit\u00e9 o\u00f9 la toile a absorb\u00e9 du noir d\u2019abord avant d\u2019\u00eatre vaincue par la couleur. \u00c0 un journaliste du Journal Universal de Colombie qui le lui faisait remarquer il a d\u00e9clar\u00e9 : \u00ab Dans ce qui est noir, il y a ma tristesse. \u00bb<br \/> Il ajoute : \u00ab C\u2019est \u00e9tonnant de voir ce que l\u2019inconscient peut nous faire accomplir. \u00bb<br \/> Picasso disait : \u00ab Certains transforment le soleil en point jaune; d\u2019autres transforment un point jaune en soleil. \u00bb On sait combien la pr\u00e9sence du soleil dans un dessin d\u2019enfant trahit ses \u00e9tats d\u2019\u00e2me.<br \/> Carson n\u2019a jamais cess\u00e9 de rendre hommage au soleil, \u00e0 la lumi\u00e8re, \u00e0 les laisser se frayer un chemin dans son \u00e2me. Il a travaill\u00e9 intens\u00e9ment pendant cette p\u00e9riode de d\u00e9faillances. \u00ab Peindre m\u2019a aid\u00e9 \u00e0 me lib\u00e9rer. Au d\u00e9but, j\u2019\u00e9tais dans l\u2019abstraction totale. Au fur et \u00e0 mesure que je prenais du mieux, les choses devenaient moins abstraites, plus d\u00e9finies. Ma d\u00e9marche suivait le cours de ma gu\u00e9rison. \u00bb<br \/> Certains tableaux cr\u00e9\u00e9s avec une force d\u2019amour et un \u00e9lan de tristesse particuliers sont plus difficiles \u00e0 quitter que d\u2019autres. Ce qu\u2019il a r\u00e9ussi \u00e0 transcender et ce dont t\u00e9moignent les \u0153uvres finies lui sont comme des enfants. \u00c0 la fois g\u00e9niteur et p\u00e8re spirituel d\u2019un tableau peint dans des moments de vie intense qui lui rappellent un temps suspendu, quand il a retrouv\u00e9 ses esprits, rassembl\u00e9 les pans de sa vie, il aimerait bien pouvoir conserver ces t\u00e9moins. Mais Carson est tout sauf indiff\u00e9rence, ti\u00e9deur. Au c\u0153ur d\u2019une tourmente ou dans la mollesse des vacances, il vit intens\u00e9ment. Il raconte l\u2019un de ces moments b\u00e9nis de sa vie : durant un long mois, dans les ann\u00e9es 1990, il a v\u00e9cu au Parc Ta\u00efrona dans la plus grande solitude. C\u2019\u00e9tait une v\u00e9ritable for\u00eat tropicale laiss\u00e9e en friche, prot\u00e9g\u00e9e, \u00e0 la fois myst\u00e9rieuse et dense.<br \/> Six ans plus tard, il a constat\u00e9 au cours d\u2019une autre exp\u00e9dition que ce site paradisiaque avait subi des transformations, l\u2019empreinte d\u00e9solante du passage de la civilisation. \u00ab C\u2019est d\u00e9plorable, dit Carson, de voir \u00e0 quel point, d\u00e8s que les touristes affluent, les lieux uniques sur terre, tels que les grottes de Lascaux, les pyramides d\u2019\u00c9gypte, Machu Pichu, etc. sont transform\u00e9s pour le pire. \u00bb<br \/> Au Parc Ta\u00efrona, \u00e0 cette \u00e9poque, il pouvait vivre ce plaisir unique d\u2019\u00eatre l\u2019un des rares humains \u00e0 en fouler le sol. Malgr\u00e9 ses pr\u00e9cautions, tout en m\u00e9morisant de vagues rep\u00e8res, il s\u2019est tout de m\u00eame \u00e9gar\u00e9 dans cette jungle. La r\u00eaverie l\u2019occupe en g\u00e9n\u00e9ral tout entier d\u00e8s qu\u2019il se trouve dans un endroit qui l\u2019inspire. Cela s\u2019\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 produit en exp\u00e9dition dans la for\u00eat d\u2019ici. Il a ressenti le m\u00eame pincement au c\u0153ur qu\u2019alors devant le fouillis des arbres et des buissons, le silence, l\u2019impression de tourner en rond sans espoir d\u2019en sortir.<br \/> Son regard s\u2019arr\u00eatait \u00e0 la fronti\u00e8re de la v\u00e9g\u00e9tation et lui cachait le paysage. Tout en marchant, il a eu soudain l\u2019impression que des pierres pos\u00e9es sur le sol prenaient la forme d\u2019anciennes fondations. Il lui a sembl\u00e9 m\u00eame apercevoir, \u00e0 travers les arbres, plus loin, le sol nivel\u00e9 comme une plateforme.<br \/> Il fut plus attentif, tous ses sens en alerte. Chacun de ses pas qui martelait le sol provoquait un bruit \u00e9trange : ploc, ploc&#8230;<br \/> Une pluie diluvienne impr\u00e9vue dans une r\u00e9gion o\u00f9 il ne pleut presque jamais cr\u00e9ait des poches d\u2019air dans le sol. Cette terre ramollie, ces cavit\u00e9s o\u00f9 son pied s\u2019enfon\u00e7ait cachaient des tr\u00e9sors inestimables. Il n\u2019avait qu\u2019\u00e0 se pencher pour cueillir ce qui \u00e9mergeait de plusieurs si\u00e8cles d\u2019enfouissement : de minuscules figurines intactes, une fl\u00fbte, des bols, divers objets de la vie courante d\u2019une \u00e9poque r\u00e9volue. Charles a d\u00fb prendre mille pr\u00e9cautions pour saisir les objets et les d\u00e9barrasser de leur gangue de boue. Puis, il les a fait s\u00e9cher dans un abri de fortune qu\u2019il a construit, les a emball\u00e9s, un \u00e0 un, d\u00e9licatement. Il avait en main des vestiges de l\u2019\u00e9poque pr\u00e9colombienne!<br \/> La forme des cr\u00e2nes des figurines \u00e9tait tout \u00e0 fait inusit\u00e9e. \u00ab Ce sont des petites r\u00e9pliques en terre cuite de cr\u00e2nes de Mayas, ces cr\u00e2nes g\u00e9ants, d\u00e9form\u00e9s, allong\u00e9s, de forme ovo\u00efde exag\u00e9r\u00e9e. \u00bb<br \/> Les pal\u00e9ontologues y voient une signification religieuse, une forme d\u2019identification \u00e0 un groupe ethnique ou social, et la d\u00e9formation aurait \u00e9t\u00e9 pratiqu\u00e9e sur des t\u00eates d\u2019enfants, \u00e0 l\u2019aide d\u2019objets qui comprimaient le cr\u00e2ne.<br \/> C\u2019\u00e9tait un autre monde, un autre temps. L\u2019espace de plusieurs jours donnait \u00e0 Charles l\u2019illusion de vivre un r\u00eave de jeunesse : \u00eatre arch\u00e9ologue. Ce pass\u00e9 culturel t\u00e9moin d\u2019une vie tr\u00e8s lointaine l\u2019atteignait en plein c\u0153ur. L\u2019\u00e2me d\u2019un peuple venait \u00e0 sa rencontre. Comment rester insensible face \u00e0 cette manifestation artistique na\u00efve et pure?<br \/> Il s\u2019est per\u00e7u sans peine comme un messager. Et la grande question qu\u2019il se posait : \u00ab Comment moi, venu du froid, \u00e0 des milliers de kilom\u00e8tres de distance, comment moi, ai-je pu avoir acc\u00e8s \u00e0 ces secrets perdus? \u00bb<br \/> Et puis, il a enfin retrouv\u00e9 sa route apr\u00e8s avoir \u00e9puis\u00e9 ses r\u00e9serves alimentaires.<br \/> Cette pluie violente qui s\u2019\u00e9tait abattue sur la r\u00e9gion pendant une semaine a provoqu\u00e9 en lui une furieuse envie de reprendre ses pinceaux. Dans cette sorte d\u2019enfermement forc\u00e9, il a retrouv\u00e9 le cocon bienfaisant de son imaginaire.<br \/> Finalement, le courroux qui avait d\u00e9cha\u00een\u00e9 l\u2019oc\u00e9an s\u2019\u00e9tait calm\u00e9. Les noirs, les bruns, les gris, l\u2019\u00e9cume trouble des vagues c\u00e9daient la place \u00e0 une mer enchanteresse, retrouvant ses armes de s\u00e9duction : les verts, les bleus, les blancs et, en prime, des couchers de soleil \u00e9blouissants, touchants, magiques.<br \/> Carson a peint l\u00e0 une \u00e9tude de tableaux intitul\u00e9s simplement : Parc Ta\u00efrona, qui t\u00e9moignaient de la m\u00e9tamorphose de l\u2019oc\u00e9an, depuis les restes de sa col\u00e8re noire jusqu\u2019\u00e0 l\u2019embrasement du ciel. \u00c0 mi-chemin entre la d\u00e9mesure et la po\u00e9sie. Ces tableaux expriment mieux que des mots la s\u00e9r\u00e9nit\u00e9, la spiritualit\u00e9, la foi en la vie retrouv\u00e9e.<br \/> Une image est revenue plusieurs fois au cours de ce r\u00e9cit. Une projection de col\u00e8re comme un volcan qui se r\u00e9veille : \u00ab Je te le dis, tout est moins sauvage dans la jungle l\u00e0-bas que dans la jungle d\u2019ici qui te transforme souvent en sauvage&#8230; \u00bb<br \/> L\u2019hippocampe, petit poisson marin, \u00e0 la fois attendrissant et fabuleux, menac\u00e9 par des p\u00eaches intempestives, est son pr\u00e9f\u00e9r\u00e9 dans le monde des animaux. La tortue suit pour sa long\u00e9vit\u00e9 et sa carapace. Ce reptile qui transporte sa maison sur son dos le fascine.<br \/> \u00c0 Carthag\u00e8ne, il a connu diverses exp\u00e9riences de g\u00eetes. Parfois chez une ma\u00eetresse, parfois \u00e0 l\u2019h\u00f4tel. La vie l\u00e0-bas \u00e9tait relativement bon march\u00e9. Sur le plan de l\u2019organisation domestique et quotidienne, comment se d\u00e9brouillait-il?<br \/> Ses peintures le suivaient partout dans des rouleaux de carton, des valises. \u00c0 un certain moment, elles ont \u00e9t\u00e9 suffisamment nombreuses pour qu\u2019il songe \u00e0 une exposition.<br \/> Que faire d\u2019autre pour gagner son pain?<br \/> Il peignait dans sa chambre de l\u2019h\u00f4tel Carib\u00e9, un \u00e9tablissement cinq \u00e9toiles. Comme un artiste est rarement millionnaire, il est all\u00e9 rencontrer le g\u00e9rant pour lui proposer un troc : une chambre pour un tableau. Ce fut march\u00e9 conclu, car le g\u00e9rant \u00e9tait le premier admirateur de ses \u0153uvres. Fier d\u2019h\u00e9berger un artiste de r\u00e9putation internationale, on lui a rapidement propos\u00e9 d\u2019exposer ses travaux dans le hall de l\u2019h\u00f4tel.<br \/> Ce fut le coup d\u2019envoi d\u2019un engouement populaire qui ne s\u2019est jamais d\u00e9menti. Les journalistes des m\u00e9dias locaux ont r\u00e9dig\u00e9 de nombreux reportages, les critiques d\u2019art ont fait leur travail dans les jours suivant le vernissage. Les articles \u00e9taient coiff\u00e9s de titres accrocheurs : \u00ab Le pouvoir des couleurs de Carson\u2026 La lumi\u00e8re des plan\u00e8tes\u2026 Cr\u00e9ateur au volcan explosif\u2026 \u00bb<br \/> Ces commentaires dithyrambiques ont attir\u00e9 beaucoup de visiteurs \u00e0 l\u2019exposition et les tableaux se sont fort bien vendus. \u00ab Leur sensibilit\u00e9 a \u00e9t\u00e9 touch\u00e9e, je crois, explique Carson. Il ne faut pas oublier que la couleur fait partie de leur univers familier : que leurs festivals eux-m\u00eames sont des hymnes \u00e0 la couleur exub\u00e9rante. Peut-\u00eatre que ma peinture les rejoignait au-del\u00e0 du fait que j\u2019\u00e9tais originaire d\u2019un pays de neige. L\u2019art est sans fronti\u00e8res. \u00bb<br \/> \u00c0 compter de 1994 et durant les ann\u00e9es qui ont suivi, la r\u00e9putation du peintre n\u2019a fait que grandir et il est devenu l\u2019une des vedettes de la vie culturelle de sa ville. Les expositions et les \u00e9v\u00e9nements auxquels il participait noircissaient son agenda.<br \/> Invit\u00e9 d\u2019honneur au 13e Festival d\u2019Arte del Caribe, puis \u00e0 la Casa de Valdehoyo, \u00e0 la Galerie Cartegena Artes.<br \/> \u00c0 l\u2019\u00e9cole des Beaux-Arts de Carthag\u00e8ne, il a montr\u00e9 ses tableaux aux \u00e9tudiants qui \u00e9taient curieux de conna\u00eetre de nouvelles techniques picturales et de se familiariser avec elles. Carson a beaucoup aim\u00e9 cette exp\u00e9rience dont il conserve un souvenir \u00e9mu. \u00ab Il ne s\u2019agissait pas d\u2019enseigner \u00e0 ces jeunes artistes le carsonisme, mais plut\u00f4t de les aider \u00e0 se faire confiance, \u00e0 r\u00e9v\u00e9ler leur talent, leur orientation artistique; de leur prodiguer quelques conseils et mani\u00e8res de faire, notamment en mati\u00e8re d\u2019ombre et de lumi\u00e8re. \u00bb<br \/> D\u2019autres expositions ont suivi dans diverses galeries. \u00c0 la Galerie d\u2019art Autopista dans le secteur del Poblado \u00e0 Medellin, l\u2019exposition organis\u00e9e par le Dr Hildebrando Mejia a donn\u00e9 lieu \u00e0 de nombreux reportages. Il se souvient qu\u2019au cours d\u2019une entrevue radiophonique, le journaliste malicieux l\u2019a invit\u00e9 \u00e0 dire quelques mots en fran\u00e7ais \u00e0 l\u2019intention des belles Colombiennes. Surpris, intimid\u00e9, Charles est rest\u00e9 muet. L\u2019animateur a alors repris le micro pour conclure en riant que \u00ab l\u2019artiste devant tant de belles demoiselles en perd&#8230; son fran\u00e7ais \u00bb.<br \/> Il s\u2019est li\u00e9 d\u2019amiti\u00e9 avec la galeriste de Cartagena Artes et a accept\u00e9 d\u2019investir personnellement pour l\u2019aider \u00e0 donner \u00e0 sa galerie un statut international: un d\u00e9cor plus sophistiqu\u00e9 entre autres.<br \/> \u00ab Carthag\u00e8ne n\u2019est pas une ville qui permet \u00e0 un peintre de vivre convenablement, explique-t-il. On a juste ce qu\u2019il faut pour manger et dormir, car la p\u00e9riode touristique est courte; deux \u00e0 trois mois. La ville s\u2019endort apr\u00e8s. \u00bb<br \/> Il \u00e9voque ici l\u2019un des \u00e9v\u00e9nements les plus spectaculaires en mati\u00e8re d\u2019art dont il fut l\u2019instigateur.<br \/> Dans la vieille ville de Carthag\u00e8ne, bord\u00e9e de fortifications, est situ\u00e9 l\u2019ancien monast\u00e8re de Santo Domingo jouxtant la cath\u00e9drale. Cette presqu\u2019\u00eele est un lieu mythique qui a vu na\u00eetre des artistes c\u00e9l\u00e8bres.<br \/> L\u2019espace est immense, impressionnant, couronn\u00e9 d\u2019un puits de lumi\u00e8re. Le monast\u00e8re d\u00e9saffect\u00e9, la galerie, le jardin int\u00e9rieur, voil\u00e0 une atmosph\u00e8re et un lieu propices \u00e0 une grande exposition, se disait le peintre en qu\u00eate d\u2019un coup d\u2019\u00e9clat. Un lieu o\u00f9 l\u2019art et le spirituel pouvaient cohabiter et inspirer les visiteurs.<br \/> \u00ab Une atmosph\u00e8re accueillante, intime qui invite \u00e0 observer, \u00e0 m\u00e9diter devant chacune des \u0153uvres qui comblent les murs des couloirs; \u00e0 nous sensibiliser \u00e0 la vari\u00e9t\u00e9 d\u2019ombres, de couleurs, de textures et de mani\u00e8res \u00bb, \u00e9crivait le critique du El Universal de Carthag\u00e8ne.<br \/> \u00ab J\u2019ai r\u00e9uni les meilleurs peintres colombiens, raconte Charles; il y avait pr\u00e8s de 400 tableaux pour l\u2019exposition. On a am\u00e9nag\u00e9 les lieux d\u2019une mani\u00e8re th\u00e9\u00e2trale : des fauteuils Louis X1V dans l\u2019entr\u00e9e, flanqu\u00e9s de deux authentiques soldats de la garde colombienne. \u00bb<br \/> \u00c0 l\u2019entr\u00e9e du clo\u00eetre, une nature morte peinte \u00e0 quatre mains : celles de Charles Carson et du peintre Marco Mejia.<br \/> Tout au long du parcours, des \u0153uvres de Mejia, Lalemand, Bedoya, Serrano, San Miguel, Matius, Posada, Guti\u00e9rrez, Triana, Cerna Leon, Castellanos et plusieurs autres.<br \/> Le but de cet exercice spectaculaire : faire bouger les choses, cr\u00e9er un \u00e9v\u00e9nement utile et significatif.<br \/> Le jour de l\u2019an 1998 a \u00e9t\u00e9 m\u00e9morable. \u00ab Il y avait des dizaines de milliers de personnes dans les rues selon la tradition; habitants et touristes. L\u2019achalandage \u00e0 l\u2019exposition a \u00e9t\u00e9 incroyable. \u00bb<br \/> C\u2019est aussi \u00e0 cette occasion qu\u2019il fait la connaissance du peintre Botero. L\u2019artiste pr\u00e9sidait le vernissage de l\u2019une de ses grandes sculptures de bronze install\u00e9e sur la Plaza Santa Domingo.<br \/> La rencontre des deux hommes a eu lieu au restaurant Pacos que Carson avait d\u00e9cor\u00e9 \u00e0 sa mani\u00e8re quelques semaines plus t\u00f4t. Il avait propos\u00e9 \u00e0 la propri\u00e9taire de peindre sur du verre \u00e9pais qui, une fois pos\u00e9 \u00e0 l\u2019envers sur les tables, \u00e9tait du plus bel effet. Le carsonisme s\u2019offrait ainsi aux regards des affam\u00e9s.<br \/> La technique lui avait donn\u00e9 du fil \u00e0 retordre. Il devait penser \u00e0 l\u2019envers et, contrairement \u00e0 sa mani\u00e8re de faire habituelle, appliquer ses couleurs au clair \u00e0 l\u2019obscur, cr\u00e9er l\u2019image invers\u00e9e pour un effet miroir. Le r\u00e9sultat en valait l\u2019effort, il en \u00e9tait tr\u00e8s fier.<br \/> Il se souvient de l\u2019\u00e9motion qu\u2019il a ressentie ce soir-l\u00e0, quand, autour de tables bien garnies, le bon vin d\u00e9liait les langues, ramollissait les c\u0153urs, rassemblait les esprits brillants.<br \/> \u00ab On \u00e9tait quelques-uns \u00e0 discuter ferme. Botero \u00e9tait l\u00e0, simplement au milieu de nous, pr\u00e8s de moi, sans fa\u00e7on. Ce fut une soir\u00e9e magique! On parlait d\u2019art, bien s\u00fbr, on \u00e9changeait nos points de vue en se regardant droit dans les yeux comme des vieux amis. C\u2019\u00e9tait fort anim\u00e9! \u00bb<br \/> Un seul regret : \u00ab Personne n\u2019a fait de photo pour immortaliser cet instant! Et nous, on \u00e9tait tellement absorb\u00e9s par nos discussions! \u00bb En espagnol, naturellement.<br \/> Ce qui est diff\u00e9rent l\u00e0-bas, souligne Carson, que l\u2019on soit sous le soleil de midi ou dans la ti\u00e9deur des nuits, c\u2019est la complicit\u00e9 et les \u00e9changes entre les artistes. Des conversations passionnantes, des discussions \u00e0 n\u2019en plus finir sur les diff\u00e9rents courants de l\u2019art, sur l\u2019\u00e9tat du monde.<br \/> Leurs points de vue se comparaient ou se rejoignaient, mais les \u00e9changes restaient respectueux et purs d\u2019intentions; l\u2019\u00e9coute de l\u2019autre, m\u00eame les divergences d\u2019opinions, tout participe \u00e0 tisser des liens entre eux.<br \/> \u00ab On devient des camarades, peu importe le statut de l\u2019artiste, qu\u2019il soit c\u00e9l\u00e8bre ou non. \u00bb<br \/> C\u2019est ce qu\u2019il croit le plus difficile \u00e0 retrouver ici. Cette froideur. Cette indiff\u00e9rence. Cette m\u00e9fiance que les artistes et les galeristes entretiennent entre eux. Critiquer ou d\u00e9molir est la r\u00e8gle. Ils se privent ainsi, selon lui, d\u2019\u00e9changes intellectuels qui pourraient au moins les aider \u00e0 se sentir moins isol\u00e9s. \u00ab C\u2019est un tel plaisir de partager nos recherches, nos exp\u00e9riences, de parler de nos difficult\u00e9s entre nous, sans craindre d\u2019\u00eatre imit\u00e9s ou envi\u00e9s! \u00bb Les artistes redoutent-ils les d\u00e9bats qu\u2019ils jugent st\u00e9riles? Les jugements de valeur sur tel ou tel style de peinture?<br \/> Carson a concentr\u00e9 la grande partie de son \u00e9nergie organisatrice et cr\u00e9atrice sur Carthag\u00e8ne, puisqu\u2019il habitait cette ville depuis son arriv\u00e9e en Colombie. Ce qui ne l\u2019a pas emp\u00each\u00e9 \u00e9videmment d\u2019exposer ailleurs selon les offres qu\u2019on lui a faites : au Mus\u00e9e d\u2019art moderne de Bogota et \u00e0 Medellin. L\u2019exposition dans cette ville en particulier est rest\u00e9e grav\u00e9e dans sa m\u00e9moire. Elle s\u2019est tenue \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Dann Carlton o\u00f9 il a s\u00e9journ\u00e9 durant cinq mois en compagnie de son repr\u00e9sentant artistique, John Acebedo.<br \/> L\u2019exposition a donn\u00e9 lieu \u00e0 une grande effervescence m\u00e9diatique : entrevues dans les journaux, reportages t\u00e9l\u00e9vis\u00e9s. Le soir du vernissage, une quinzaine de galeristes parmi les plus importants du pays \u00e9taient \u00e9galement pr\u00e9sents.<br \/> Le jour m\u00eame, le journal Le Colombien annon\u00e7ait l\u2019\u00e9v\u00e9nement : \u00ab Aujourd\u2019hui, \u00e0 l\u2019h\u00f4tel Dann Carlton, l\u2019artiste canadien Charles Carson pr\u00e9sente ses nouvelles \u0153uvres. On a pu voir ses peintures, l\u2019an dernier, \u00e0 la galerie Arte Autopiste; il est de retour avec ses couleurs particuli\u00e8res et sa technique unique qui, selon les critiques internationales, est un nouvel \u201cisme\u201d, le carsonisme. \u00bb<br \/> L\u2019artiste avait compl\u00e9t\u00e9 l\u2019accrochage des tableaux, veill\u00e9 aux derniers pr\u00e9paratifs. Il est retourn\u00e9 \u00e0 sa chambre pour faire un brin de toilette et changer de tenue. Le vernissage n\u2019\u00e9tait pr\u00e9vu qu\u2019\u00e0 19 h 30.<br \/> Le t\u00e9l\u00e9phone a sonn\u00e9 dans sa chambre \u00e0 19 heures.<br \/> Une voix affol\u00e9e au bout du fil :<br \/> \u2013 Qu\u2019est-ce qui se passe? a demand\u00e9 Carson.<br \/> \u2013 Monsieur Carson! Vous devez venir! Il n\u2019y a d\u00e9j\u00e0 plus de place pour bouger en bas. Il faut ouvrir les portes des salles, c\u2019est urgent.<br \/> \u00ab Lorsque la porte de l\u2019ascenseur s\u2019est ouverte, je ne pouvais pas sortir tellement la foule \u00e9tait compacte. Peux-tu croire cela? J\u2019\u00e9tais devenu un h\u00e9ros, port\u00e9 par une foule chaleureuse d\u2019au moins 1 500 personnes! \u00bb<br \/> Apr\u00e8s un moment d\u2019h\u00e9sitation et de panique, il s\u2019est ressaisi. \u00ab Les gens me prenaient dans leurs bras, certains en pleurant; on distribuait des bouts de papier pour que je signe des autographes. Comme une rock star! Tout cet amour! Je me sentais choy\u00e9. \u00bb Du beau monde, un bon buffet, des roses partout. \u00ab Medellin recevait un ma\u00eetre avec affection et reconnaissance. J\u2019en ai \u00e9t\u00e9 boulevers\u00e9. \u00bb<br \/> Il s\u2019est senti un authentique conquistador!<br \/> En 1998, \u00e0 Medellin, il s\u2019est offert un plaisir \u00e0 la fois esth\u00e9tique et charnel. Il a peint sur des tissus au m\u00e8tre qui ont \u00e9t\u00e9 transform\u00e9s, pour la plus grande joie de tous, en maillots de bain pour femmes. Une collection r\u00e9jouissante, pr\u00e9sent\u00e9e par des mannequins sur la passerelle, et qui, on s\u2019en doute bien, a connu un succ\u00e8s fou!<br \/> En 1999, il a \u00e9t\u00e9 l\u2019invit\u00e9 d\u2019une exposition solo \u00e0 la Galerie d\u2019art Montoya, Medellin. Cette galerie \u00e9tait sp\u00e9cialis\u00e9e en d\u00e9coration de maisons hupp\u00e9es. La galeriste, pour mettre en valeur les tableaux, n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 les montrer dans des encadrements orn\u00e9s de feuilles d\u2019or et de moulures d\u00e9licates. Au moins 400 visiteurs ont assist\u00e9 au vernissage. Cette m\u00eame ann\u00e9e-l\u00e0, il a expos\u00e9 \u00e0 la Galerie d\u2019art Betty.<br \/> Le culte de l\u2019artiste n\u2019a cess\u00e9 de grandir durant ses ann\u00e9es l\u00e0-bas. Des traces tangibles de l\u2019affection et de l\u2019admiration y sont toujours pr\u00e9sentes.<br \/> Si vous descendez \u00e0 l\u2019a\u00e9roport de Carthag\u00e8ne, admirez le grand tableau de 4 sur 3 m\u00e8tres, intitul\u00e9 : El caballo de mar, (Le Cheval de mer) qui accueille les voyageurs.<br \/> Pour r\u00e9aliser cette \u0153uvre sans lieu de travail de bonne dimension, l\u2019artiste a d\u00fb faire preuve d\u2019ing\u00e9niosit\u00e9. Il a construit une structure en bois sur laquelle il a coll\u00e9 la toile, directement install\u00e9e sur le plancher. Ensuite, il a fait monter des \u00e9chafaudages \u00e0 environ 45 cm du sol. De cette hauteur, il lui \u00e9tait difficile de visualiser la perspective, ce qui l\u2019obligeait, dans sa cr\u00e9ation, \u00e0 proc\u00e9der graduellement tout en ne perdant pas de vue l\u2019\u0153uvre enti\u00e8re. \u00ab Michel-Ange, quand il peignait les plafonds de la chapelle Sixtine, avait un meilleur recul face \u00e0 son \u0153uvre, je crois \u00bb, dit Carson.<br \/> Ces contraintes n\u2019ont apparemment pas nui au r\u00e9sultat final qui fut, selon les t\u00e9moins, spectaculaire. \u00ab J\u2019ai appr\u00e9ci\u00e9 la d\u00e9cision des autorit\u00e9s a\u00e9roportuaires qui ont interdit de photographier l\u2019\u0153uvre afin de prot\u00e9ger les droits d\u2019auteur, bien s\u00fbr, mais aussi pour \u00e9viter la lumi\u00e8re des flashes, nuisible \u00e0 l\u2019\u0153uvre \u00e0 long terme. \u00bb<br \/> Par ailleurs, \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019\u00e9glise de Santo Domingo class\u00e9e patrimoine mondial de l\u2019humanit\u00e9, se trouve une murale d\u2019inspiration religieuse, qu\u2019il a intitul\u00e9e : Yo hice lo que t\u00f9 querias. (J\u2019ai fait ce que tu voulais).<br \/> Et, comme si ce n\u2019\u00e9tait pas suffisant, la soci\u00e9t\u00e9 a\u00e9roportuaire et les Carthaginois ont \u00e9rig\u00e9 en son honneur, et en t\u00e9moignage de reconnaissance pour son apport artistique en plein c\u0153ur de leur ville, une statue de bronze grandeur nature, \u0153uvre du sculpteur colombien, Mario Rodriguez.<br \/> Carson a suivi toutes les \u00e9tapes de sa r\u00e9alisation, depuis sa conception. Il s\u2019est pr\u00eat\u00e9 au moulage de son visage, utilis\u00e9 son sarrau, ses pantalons, ses chaussures, pinceaux et spatules v\u00e9ritables. Tout a \u00e9t\u00e9 moul\u00e9 pour \u00eatre ensuite coul\u00e9 dans le bronze \u00e0 la mani\u00e8re des sculpteurs d\u2019autrefois, avec un sable particulier dont l\u2019objet est entour\u00e9, avant de cr\u00e9er le moule de pl\u00e2tre.<br \/> Le sculpteur a d\u2019abord fabriqu\u00e9 un mod\u00e8le en fibre de verre pour ensuite le sectionner et cr\u00e9er des moules pour chacune des sections de la sculpture. Une fois les coul\u00e9es de bronze termin\u00e9es, elles ont \u00e9t\u00e9 assembl\u00e9es, soud\u00e9es, polies et patin\u00e9es en vue de reconstituer la pi\u00e8ce finale. Tout cela ex\u00e9cut\u00e9 \u00e0 la chaleur intensifi\u00e9e par un soufflet, comme le veut la tradition de la lign\u00e9e des sculpteurs de p\u00e8re en fils de ce pays. Un ma\u00eetre artisan de la dinanderie a assist\u00e9 l\u2019artiste.<br \/> Le maestro Carson entrait dans la l\u00e9gende.Louis Bruens s\u2019est rendu en Colombie en compagnie de sa femme Caroline afin de rendre visite \u00e0 Charles, se rassurer sur son \u00e9tat de sant\u00e9, son installation, sa vie et son d\u00e9veloppement artistique.<br \/> De retour au Qu\u00e9bec, il n\u2019a pu r\u00e9sister \u00e0 l\u2019envie de faire part aux lecteurs de Magazin\u2019Art de ce qu\u2019il avait vu l\u00e0-bas.<br \/> \u00ab [\u2026] quel ne fut pas notre \u00e9tonnement de d\u00e9couvrir \u00e0 l\u2019a\u00e9roport une immense murale de notre ami, un tableau splendide&#8230; qui retient imm\u00e9diatement l\u2019attention des voyageurs, car il est situ\u00e9 dans le hall de l\u2019a\u00e9roport de Carthag\u00e8ne\u2026<br \/> [\u2026] quelques jours plus tard, \u00e9crit-il, \u00e9bloui, nous tombons face \u00e0 face avec un bronze grandeur nature de Charles. Serait-il devenu \u00e0 ce point c\u00e9l\u00e8bre?<br \/> [\u2026] oui, quand nous d\u00e9couvrons \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur de la belle \u00e9glise Santo Domingo une murale religieuse que le cur\u00e9 est tr\u00e8s fier de nous montrer. \u00bb<br \/> Dans l\u2019atelier du peintre, l\u2019on peut admirer les plus beaux fonds marins que l\u2019artiste ait produits \u00e0 cette \u00e9poque. Les visiteurs qu\u00e9b\u00e9cois sont fiers de lui.<br \/> Aucune inqui\u00e9tude \u00e0 y avoir donc : la Colombie est son royaume, il finit par vivre comme un prince, fen\u00eatres grandes ouvertes.<br \/> Chez lui, dans sa maison de Carthag\u00e8ne, il jouissait d\u2019une belle installation qui avait ses lacunes toutefois. Comment peindre dans un paradis o\u00f9 il se sentait, pour reprendre ses termes, \u00ab enferm\u00e9, un bandeau sur les yeux? \u00bb En pleine ville, sans que son regard puisse s\u2019\u00e9chapper plus loin que les murs! Il faut tout ouvrir! Il faut respirer!<br \/> Il ne manquait pas d\u2019audace, comme toujours. Il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019acheter le toit de son immeuble \u00e0 condominiums pour y construire une terrasse. Avec l\u2019accord des autres propri\u00e9taires moyennant une compensation financi\u00e8re.<br \/> Il fallait le faire! \u00ab Sans architecte, sans ouvrier sp\u00e9cialis\u00e9, le syst\u00e8me D. Quelle charge pouvait supporter le toit? A-t-on besoin de structures m\u00e9talliques? Il a fallu que les ouvriers montent cinq \u00e9tages, charg\u00e9s chaque fois d\u2019une chaudi\u00e8re de cinq gallons de ciment port\u00e9e sur l\u2019\u00e9paule. Il y en a eu un millier! Ciment brass\u00e9 \u00e0 la pelle en toute urgence! Le toit \u00e9tait ouvert aux intemp\u00e9ries, il fallait faire vite!<br \/> Finalement, la r\u00e9compense. Un atelier superbe digne d\u2019un grand peintre!<br \/> \u00ab Du haut de son atelier, l\u2019aile d\u2019un avion souffle un nuage de couleur pourpre et dans l\u2019air flotte le parfum des fleurs qui anime son jardin de r\u00eave enchant\u00e9&#8230; Son atelier a l\u2019aura des Cara\u00efbes. Un hamac de San Jacinthe flotte au vent comme si l\u2019arc-en-ciel \u00e9tait rest\u00e9 en suspens dans sa maison. Les fleurs aux couleurs exub\u00e9rantes illuminent son jardin : les mussaendas endormies vers la fin de l\u2019apr\u00e8s-midi, les trinitarias \u00e0 la couleur orang\u00e9e, les cayenas, fleurs rouges d\u2019un seul jour, les campanulas jaunes qui grimpent en cherchant le soleil&#8230; \u00bb, \u00e9crivait po\u00e9tiquement Gustavo Tatis Guerra, journaliste au Journal Universal, \u00e0 la suite d\u2019un reportage chez l\u2019artiste.<br \/> Un escalier en colima\u00e7on lui permettait de franchir ses deux \u00e9tages \u00e0 toute heure du jour et de la nuit et de retrouver un jardin capiteux et exub\u00e9rant. Il profitait du ciel \u00e9toil\u00e9, de la brise du soir, bien install\u00e9 dans un hamac indispensable au farniente, pour laisser libre cours \u00e0 son imaginaire, laisser couler les heures, mesurer son bonheur.<br \/> La base de sa table de travail \u00e9tait une volumineuse racine d\u2019arbre. En dessous, le tapis \u00e9tait en peau de vache. Des \u00e9l\u00e9ments \u00ab naturels \u00bb en pi\u00e8ces d\u00e9tach\u00e9es. Une atmosph\u00e8re de jungle o\u00f9 Tarzan pourrait \u00e9voluer \u00e0 sa guise.<br \/> Un sens certain du d\u00e9cor, de la mise en sc\u00e8ne, sans contredit. Objets r\u00e9cup\u00e9r\u00e9s, plantes gigantesques dans tous les coins. Afin de parachever cette atmosph\u00e8re, il n\u2019h\u00e9site pas \u00e0 l\u2019avouer : \u00ab J\u2019ai peint aussi des paysages sur les murs. \u00bb<br \/> Immense terrasse, la mer bleue \u00e0 l\u2019horizon et que son regard s\u2019y perde, voil\u00e0 le r\u00eave devenu r\u00e9alit\u00e9. Il habitait sa vie avec une ardeur d\u2019enfant choy\u00e9.<br \/> La vie \u00e9tait belle sans trop de contraintes, sauf celles qu\u2019il se cr\u00e9ait lui-m\u00eame. Sur le plan personnel, il menait une existence compliqu\u00e9e de conqu\u00eates, de passions. Il a cultiv\u00e9 le risque, une certaine forme de danger.<br \/> Apr\u00e8s la relation avec la m\u00e8re de sa fille, il en a entrepris une nouvelle avec une autre jeune femme avec qui il a jou\u00e9 le bel indiff\u00e9rent. Durant quatre ans! Le chat et la souris. Elle r\u00eave du grand amour, de conqu\u00e9rir cet homme qui n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eat du tout \u00e0 s\u2019engager.<br \/> Impatiente, finalement lass\u00e9e, elle l\u2019a quitt\u00e9 un beau matin pour un Am\u00e9ricain plus conciliant qui lui promettait mer et monde et en premier lieu de lui faire quitter le pays. Install\u00e9e depuis aux \u00c9tats-Unis, elle a compl\u00e9t\u00e9 des \u00e9tudes en psychologie.<br \/> Charles est \u00e0 m\u00eame de comprendre mieux que personne l\u2019envie de fuir, de faire sa vie ailleurs.<br \/> Cette humiliation, ce rejet sont toutefois, contre toute attente, plus difficiles \u00e0 accepter.<br \/> Encore fragile moralement, il a du mal \u00e0 vivre l\u2019abandon et d\u00e9couvre alors en lui des d\u00e9fauts qu\u2019il ne connaissait pas : m\u00e9fiance, d\u00e9ception, jalousie.<br \/> Le bel indiff\u00e9rent se rebiffe. \u00ab Je crois que je l\u2019aimais plus que je ne l\u2019avouais \u00bb, confie-t-il pour sa d\u00e9fense. Il n\u2019a pas su cette fois-l\u00e0 rester digne dans l\u2019\u00e9chec amoureux.<br \/> Abondantes larmes vers\u00e9es, des mots troubles jet\u00e9s en vrac aux amis qui acceptaient de les entendre; des moments d\u2019espaces vides entre le c\u0153ur et la raison. Un sac de n\u0153uds aux cordes enchev\u00eatr\u00e9es.<br \/> Suivent des exc\u00e8s en tous genres pour se sentir vivre, pour aussi de temps en temps anesth\u00e9sier la douleur.<br \/> \u00ab Je suis gai! Je suis gai! Vive le vin et l\u2019Art!&#8230; \u00bb, s\u2019exclamait Nelligan.<br \/> Le temps a fait son \u0153uvre; l\u2019\u00e9chec amoureux lui en a appris beaucoup sur lui-m\u00eame. Il vit maintenant avec une sorte de sagesse nouvelle qui prend le pas sur la d\u00e9raison : \u00ab Je suis aujourd\u2019hui ce que je suis, dit-il, avec mon bagage personnel. \u00bb Il veut faire comprendre que, maintenant, on ne le reprendra plus \u00e0 s\u2019emporter de cette mani\u00e8re. Il sait reconna\u00eetre ses forces mais aussi ses faiblesses.<br \/> L\u2019id\u00e9e de rentrer au pays, de revenir chez lui retrouver ses racines, commen\u00e7ait toutefois \u00e0 le hanter.<br \/> Des \u00e9l\u00e9ments autres que les d\u00e9confitures sentimentales s\u2019ajoutaient \u00e0 cette r\u00e9flexion. \u00ab Carthag\u00e8ne est une ville attachante d\u2019une belle et douce qualit\u00e9 de vie. \u00bb Mais il reconna\u00eet qu\u2019au-del\u00e0 des apparences, toutes les grandes villes de tous les pays du monde ont leurs travers.<br \/> Il y a surtout, dans ces villes, des individus prompts \u00e0 rep\u00e9rer les proies faciles, les sensibles, les trop g\u00e9n\u00e9reux. Il y a partout des arnaqueurs.<br \/> L\u2019anecdote qui suit est assez \u00e9loquente \u00e0 ce sujet. Il avait en sa possession un collier compos\u00e9 d\u2019une \u00e9meraude en forme de poire de trois carats, sertie de multiples diamants. \u00c9valu\u00e9 par le bijoutier Birks de Montr\u00e9al \u00e0 42 500 $. Il comptait \u00e9changer le collier contre une voiture \u00e0 son arriv\u00e9e en Colombie.<br \/> En Colombie, le troc fait partie d\u2019une mani\u00e8re d\u2019agir en affaires qui convient bien \u00e0 Carson. \u00ab Le gars a pris le bijou, m\u2019a remis l\u2019auto; on a rempli les papiers, appos\u00e9 les signatures, tout le tralala. Mais j\u2019ai finalement appris qu\u2019il n\u2019avait pas pay\u00e9 l\u2019auto et qu\u2019il n\u2019en \u00e9tait pas le propri\u00e9taire. On est venu la saisir! J\u2019ai perdu du coup et un collier et une auto! \u00bb<br \/> Un avocat? \u00ab C\u2019est peine perdue dans un pays comme la Colombie. \u00bb<br \/> Il n\u2019est pas fier de s\u2019\u00eatre fait berner comme un novice.<br \/> Mais c\u2019est l\u2019histoire de sa vie. Une personne passe pr\u00e8s de lui en pleurant et il se laisse attendrir. Il est pr\u00eat \u00e0 tout pour venir en aide \u00e0 un p\u00e8re de famille soi-disant dans la mis\u00e8re.<br \/> Un autre exemple? Un pauvre homme qui perdait son sang, apparemment d\u2019une blessure au ventre, s\u2019approche de lui, implore sa g\u00e9n\u00e9rosit\u00e9. Il refuse d\u2019aller \u00e0 l\u2019h\u00f4pital. La vue de ce sang secoue Charles qui d\u00e9lie sa bourse une fois de plus.<br \/> C\u2019est plus tard qu\u2019il d\u00e9couvrira la supercherie : sang et tripes de poulet cach\u00e9s sous la chemise du brigand.<br \/> Un autre individu se pointe devant lui avec deux b\u00e9b\u00e9s perroquets. \u00ab Deux magnifiques sp\u00e9cimens aux couleurs flamboyantes, des petites merveilles \u00e0 seulement 50,00 $ chacune. Le grand-p\u00e8re de M\u00e9lissa, v\u00e9t\u00e9rinaire \u00e0 Carthag\u00e8ne, lui d\u00e9voile le scandale. Les deux malheureux oiseaux avaient \u00e9t\u00e9 peints avec des encres toxiques qui les ont fait mourir deux semaines plus tard. \u00ab Je dois reconna\u00eetre qu\u2019il s\u2019agissait l\u00e0 d\u2019un travail artistique de haute qualit\u00e9 \u00bb, dit Charles, encore \u00e9mu par cette sordide histoire.<br \/> \u00ab Combien de fois me suis-je fait berner par des mendiants convaincants? Je tombe dans le panneau chaque fois. Mais je dois dire que j\u2019admire leur talent de com\u00e9dien! Que ce soit l\u00e0-bas ou ici, le sc\u00e9nario se r\u00e9p\u00e8te.<br \/> \u00ab Je suis trop sensible aux gens, trop press\u00e9 de vouloir les aider \u00bb, reconna\u00eet-il.<br \/> Il ne semble pas vouloir priver son existence de l\u2019excitation de la s\u00e9duction et de l\u2019amour. De tous les leurres, de toutes les illusions rattach\u00e9s \u00e0 ce dernier. Une fois qu\u2019il est pris au pi\u00e8ge amoureux, il peut tout donner et tout perdre. C\u2019est sans doute le prix qu\u2019il consent \u00e0 payer pour tenir \u00e9loign\u00e9s la solitude et le vide.<br \/> \u00ab Pourtant, j\u2019aime bien ma solitude. \u00bb Est-ce une autre contradiction? \u00ab La solitude est essentielle en soi et il est primordial de la pr\u00e9server. Mais je ne crois pas qu\u2019il y ait incompatibilit\u00e9 entre une vie de couple heureuse et la solitude n\u00e9cessaire au processus de cr\u00e9ation. \u00bb<br \/> \u00ab J\u2019ai perdu quelques plumes \u00bb, finit-il par admettre en racontant ses d\u00e9boires sentimentaux.<br \/> Il en rit de bon c\u0153ur, et ceux qui le connaissent bien savent que des jolies jambes, un gentil minois feront craquer sa soi-disant carapace.<br \/> Les exp\u00e9riences de la violence \u00e0 travers son existence sont nombreuses, violences directes, quelquefois indirectes et angoissantes.<br \/> \u00c0 Medellin, il a v\u00e9cu une aventure traumatisante.<br \/> Il raconte : \u00ab J\u2019\u00e9tais assis \u00e0 la terrasse d\u2019un caf\u00e9. Un gars est sorti de sa boutique pour aller \u00e0 la banque, je suppose. Deux types en moto sont arriv\u00e9s en trombe, ont sorti des revolvers de leur poche et commenc\u00e9 \u00e0 tirer dans la direction du gars. On se serait cru dans un film de cowboys \u00bb, dit-il dans un grand \u00e9clat de rire.<br \/> Les balles sifflaient au-dessus de sa t\u00eate, dont une qui a fait \u00e9clater la vitre \u00e0 quelques centim\u00e8tres de lui. Malgr\u00e9 tout, il restait viss\u00e9 \u00e0 sa chaise. \u00ab C\u2019est le gar\u00e7on de l\u2019h\u00f4tel qui est venu me tirer par le bras pour me mettre \u00e0 l\u2019abri. \u00bb<br \/> Il reconna\u00eet que cette aventure l\u2019a fait r\u00e9fl\u00e9chir, mais sans le convaincre toutefois de quitter le pays pourtant en proie \u00e0 une violence quotidienne. Les attaques \u00e0 main arm\u00e9e, les vols \u00e0 moto \u00e9taient et sont encore monnaie courante.<br \/> Il se souvient qu\u2019une autre fois en d\u00e9but d\u2019apr\u00e8s-midi, il se promenait avec sa fille dans une petite rue tranquille de la ville.<br \/> \u00ab Deux types \u00e0 moto ont surgi. Le premier m\u2019a coll\u00e9 un revolver sur la tempe tout en m\u2019arrachant du cou une cha\u00eene en argent que j\u2019avais pay\u00e9e \u00e0 peine 10,00 $. L\u2019autre malfrat a immobilis\u00e9 ma fille et il l\u2019a frapp\u00e9e violemment. Elle s\u2019est mise \u00e0 pleurer. Durant ces secondes \u00e9ternelles, j\u2019ai bien cru que ma vie et celle de ma fille ne valaient que 10,00 $. \u00bb<br \/> Allait-il quitter le pays apr\u00e8s ces chocs multiples?<br \/> Allait-il rester? Sa fille allait-elle s\u2019adapter au changement? Est-ce que la m\u00e8re de l\u2019enfant accepterait de la voir vivre ailleurs, dans un pays \u00e9tranger? Il a d\u00e9cid\u00e9 de se laisser porter par les \u00e9v\u00e9nements.<br \/> Quitter la Colombie? Une d\u00e9cision difficile. Une partie de sa vie y \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 imprim\u00e9e profond\u00e9ment. Il est venu tout de m\u00eame \u00e0 Montr\u00e9al durant quelques mois, avec sa fille. C\u2019\u00e9tait un test. Pour elle et pour lui.<br \/> Charles d\u00e9sirait avant tout qu\u2019elle se sente aim\u00e9e et en s\u00e9curit\u00e9 et qu\u2019elle puisse poursuivre ses \u00e9tudes. \u00c0 huit ans, la petite Colombienne s\u2019adaptait \u00e0 l\u2019\u00e9cole francophone de m\u00eame qu\u2019\u00e0 son nouveau milieu de mani\u00e8re remarquable. M\u00e9lissa, comme la majorit\u00e9 des petites filles de cet \u00e2ge, vouait \u00e0 son p\u00e8re un v\u00e9ritable culte. Ensemble, ils formaient une \u00e9quipe, un clan. Elle participait, enthousiaste, aux projets d\u2019installation du nouvel atelier-galerie de son p\u00e8re, pinceaux et rouleaux \u00e0 la main.<br \/> \u2013 Tu vois, papa, comme \u00e7a va \u00eatre beau! Ne te d\u00e9courage pas.<br \/> Son p\u00e8re est encore \u00e9mu en revivant cette sc\u00e8ne qu\u2019anime cette petite femme sensible.<br \/> Cet atelier-galerie dont l\u2019espace convenait \u00e0 merveille \u00e0 l\u2019artiste \u00e9tait situ\u00e9 rue Notre Dame, dans le Vieux-Montr\u00e9al. Carson pouvait travailler et exposer en m\u00eame temps. Plafond tout en hauteur, mezzanine, il avait tout le recul souhait\u00e9 pour travailler d\u2019immenses tableaux. En outre, le d\u00e9cor naturel \u00e9tait inspirant : vieilles poutres, pierres d\u2019origine, lattes de pin au sol, immense fenestration offrant une g\u00e9n\u00e9reuse lumi\u00e8re. Pour plus de confort, il a lui-m\u00eame am\u00e9nag\u00e9 un coin cuisine et une salle de bain. L\u2019am\u00e9nagement a \u00e9t\u00e9 un projet r\u00e9ussi d\u2019une \u00e9quipe p\u00e8re-fille.<br \/> C\u2019\u00e9tait un lieu de cr\u00e9ation id\u00e9al o\u00f9 il pouvait laisser libre cours \u00e0 sa cr\u00e9ativit\u00e9 effervescente et conna\u00eetre la joie pure de sa libert\u00e9.<br \/> Toute cette d\u00e9marche avait un air de stabilit\u00e9 qui remettait \u00e0 plus tard les d\u00e9cisions concernant ses propri\u00e9t\u00e9s et ses biens en Colombie.<br \/> Cependant, quelques fant\u00f4mes sont revenus le hanter. Se r\u00e9approprier son monde, sa culture, son environnement signifiait en m\u00eame temps retrouver d\u2019anciennes tracasseries, qu\u2019il a fuies en allant en Colombie. Dieu seul sait combien il aimerait poser sa valise une fois pour toutes, s\u2019entourer de complicit\u00e9s et d\u2019amour, faire revivre une vie sociale riche de partages. Il devrait reprendre en quelque sorte une vie normale, planter ses racines dans le terreau qu\u00e9b\u00e9cois, retrouver un port d\u2019attache, en se sentant libre de part,, , , , , ir quand il le voudrait.<br \/> \u00ab La stabilit\u00e9 m\u2019a longtemps fait d\u00e9faut : et l\u2019instabilit\u00e9 cr\u00e9e de l\u2019\u00e9parpillement. \u00bb<br \/> Pour ne pas avoir \u00e0 affronter encore la s\u00e9rie noire de son pass\u00e9, il a pens\u00e9 aller vivre aux \u00c9tats-Unis : sa fille serait plus pr\u00e8s de lui, il pourrait tourner la page d\u00e9finitivement. Et puis, ce ne serait pas mauvais, songeait-il, l\u2019\u00e9tablissement d\u2019une carri\u00e8re internationale via Boston ou New York.<br \/> \u00ab J\u2019y pensais \u00e0 cette vie am\u00e9ricaine, quand un jour un couple de mes amis m\u2019a offert de les accompagner pour un voyage d\u2019une quinzaine de jours \u00e0 Cuba. Ce hasard, ce d\u00e9tour dans mes plans a chang\u00e9 ma destin\u00e9e. \u00bb<br \/> \u00c0 Cuba, il a fait la connaissance d\u2019une jeune femme, Yanelis Reynaldo. Elle a quelques ann\u00e9es de moins que lui, et ce fut le coup de foudre. Il ne repartira pas de Cuba sans elle. Il tient \u00e0 ne pas rater cette nouvelle chance que la vie lui offre.<br \/> Mais la ramener ici, au Canada, constitue toute une histoire, surtout avec un visa \u00e0 titre de touriste. \u00ab Une aventure incroyable \u00bb, raconte Charles, un roman feuilleton, une saga. Il doit user de diplomatie aupr\u00e8s des autorit\u00e9s \u00e0 la fois cubaines et canadiennes, \u00eatre convaincant, ferme, adroit. Les r\u00e8gles de l\u2019immigration sont strictes, il ne peut pas les contourner. Yanelis est \u00e9perdue de confiance et de reconnaissance, m\u00eame si certains jours elle perd espoir. Mais son homme est un preux chevalier qui n\u2019h\u00e9site pas, par amour, \u00e0 d\u00e9placer des montagnes!<br \/> Apr\u00e8s une forte d\u00e9pense d\u2019\u00e9nergie et d\u2019argent, le couple peut enfin passer l\u2019\u00e9t\u00e9 \u00e0 la maison de campagne du Qu\u00e9bec, au bord de la rivi\u00e8re \u00e0 regarder l\u2019eau couler.<br \/> Ces sept derni\u00e8res ann\u00e9es, il s\u2019est attach\u00e9 \u00e0 lui faire d\u00e9couvrir le monde et son monde \u00e0 lui. Ils ont v\u00e9cu la grande vie, beaucoup voyag\u00e9, appris \u00e0 vivre ensemble.<br \/> Aujourd\u2019hui, la jeune Cubaine apprivoise les hivers et la langue fran\u00e7aise. \u00c0 quelques reprises, elle est retourn\u00e9e \u00e0 Cuba visiter sa famille ou a elle-m\u00eame accueilli sa m\u00e8re pendant plusieurs mois. Une aide pr\u00e9cieuse pour une jeune m\u00e8re pr\u00e9occup\u00e9e de la vie et du bonheur de l\u2019enfant Yann qui fait d\u00e9sormais partie de leur vie.<br \/> Charles a d\u00fb, rapidement, d\u00e8s son arriv\u00e9e au Qu\u00e9bec, prendre d\u2019autres d\u00e9cisions. En premier lieu, celle de s\u2019installer dans le Vieux-Montr\u00e9al de fa\u00e7on permanente. Un probl\u00e8me de taille a surgi. Que faire des \u0153uvres d\u2019art qu\u2019il poss\u00e9dait en Colombie?<br \/> L\u2019inventaire \u00e9tait fabuleux et comprenait plusieurs sculptures de bronze de Botero, de Buskaviski; des centaines de tableaux de peintres colombiens, des dizaines de porcelaines Capo di Monte, Lladro, et plus encore. On y trouvait un immense vase de Chine, du mobilier Louis XV, des meubles et sculptures en pierres de corail. Et une chose qu\u2019il regrette particuli\u00e8rement d\u2019avoir abandonn\u00e9e : un coffret peint par Salvador Dali. Un v\u00e9ritable petit mus\u00e9e dont certaines pi\u00e8ces \u00e9taient consid\u00e9r\u00e9es patrimoine national et ne pouvaient, de toute fa\u00e7on, quitter le pays. Les pi\u00e8ces que le collectionneur a d\u00fb laisser derri\u00e8re \u00e9taient soit trop imposantes pour \u00eatre transport\u00e9es, soit trop fragiles. L\u2019abandon de ce tr\u00e9sor l\u2019attriste encore. Collectionneur dans l\u2019\u00e2me depuis sa tendre enfance, il reste attach\u00e9 aux choses mat\u00e9rielles, celles qui ont un sens vivant, qui racontent une histoire et t\u00e9moignent de ceux qui les ont cr\u00e9\u00e9es.<br \/> Il ne peut et ne veut pas s\u2019appesantir sur des regrets, il lui faut rattraper le temps perdu, travailler \u00e0 reb\u00e2tir une collection de ses \u0153uvres, cr\u00e9er de nouvelles alliances avec des galeries d\u2019art. Toutes ces ann\u00e9es d\u2019absence de son pays d\u2019origine, c\u2019est long pour un artiste!<br \/> Cependant, sa brillante carri\u00e8re colombienne t\u00e9moigne d\u2019une production impressionnante qui n\u2019a jamais ralenti, qui ne s\u2019est pas essouffl\u00e9e. Par ailleurs, il a toujours maintenu de bonnes relations avec divers intervenants, galeristes et collectionneurs en art, ici m\u00eame au pays.<br \/> Sa carri\u00e8re canadienne, d\u00e8s son retour en l\u2019an 2000, a donc repris de plus belle, par de nouvelles \u0153uvres percutantes.<br \/> Nourrit-il la nostalgie de son existence colombienne pass\u00e9e? Il y a certes une part de lui qui est rest\u00e9e colombienne. Ce pays a soign\u00e9 ses blessures, l\u2019a re\u00e7u avec affection; sa vie l\u00e0-bas sous le soleil dans une sorte d\u2019oubli, voil\u00e0 ce qui va lui manquer. Il en conserve au fond de lui un souvenir lumineux, et des tr\u00e9sors d\u2019images qui serviront son art incontestablement.Carson est un battant, on le sait. Il est d\u2019un temp\u00e9rament actif, r\u00e9solument ax\u00e9 sur l\u2019avenir en forme de projets, d\u2019id\u00e9es \u00e0 concr\u00e9tiser. Il est revenu \u00e0 la case d\u00e9part de son monde \u00e0 lui, bien r\u00e9solu \u00e0 se tailler la part du lion.<br \/> D\u00e8s son retour au Qu\u00e9bec, il n\u2019a qu\u2019une qu\u00eate : se remettre au travail. Apr\u00e8s, bien s\u00fbr, avoir r\u00e9gl\u00e9 l\u2019essentiel de sa vie personnelle.<br \/> Plus riche de 30 ann\u00e9es d\u2019accumulation d\u2019id\u00e9es, d\u2019images inscrites dans son cerveau, de cr\u00e9ativit\u00e9. Plus riche aussi d\u2019ann\u00e9es derri\u00e8re lui, d\u2019exp\u00e9riences humaines, d\u2019aventures. Repartir \u00e0 z\u00e9ro est une image de style, car il a tout en lui pour continuer sa route comme artiste. D\u00e9termination, audace, opini\u00e2tret\u00e9.<br \/> Il a retrouv\u00e9 le d\u00e9cor de son ancienne vie, les rues de Montr\u00e9al, quelques amis fid\u00e8les. Mais qui sont nos amis? Les vrais? Il s\u2019accrochait \u00e0 l\u2019espoir de forcer l\u2019admiration de ses concitoyens et compatriotes.<br \/> Le peintre Chagall avait connu cela lui aussi et \u00e9crivait, lucide :<br \/> \u00ab Je ne serai pas surpris, si apr\u00e8s une longue absence, ma ville efface mes traces et ne se rappelle plus celui qui, abandonnant ses propres pinceaux, se tourmentait, souffrait et se donnait la peine d\u2019y implanter l\u2019Art, qui r\u00eavait de transformer les maisons ordinaires en mus\u00e9es et l\u2019habitant vulgaire en cr\u00e9ateur. Et j\u2019ai compris que nul n\u2019est proph\u00e8te en son pays. \u00bb<br \/> Il ramenait dans ses bagages une partie de sa gloire colombienne. Tout gonfl\u00e9 de cette fiert\u00e9, il aurait voulu que les siens, les \u00eatres d\u2019ici le reconnaissent comme l\u2019enfant prodigue de retour enfin!<br \/> Il s\u2019est dit que sa recherche picturale prendrait forme \u00e0 force de gestes, et de ruptures m\u00eame avec ses anciennes techniques. Oser. D\u00e9tenir une clef. Car o\u00f9 sont ses limites? Sait-il qu\u2019\u00e0 chaque d\u00e9tour, il y a une partie de ciel bleu qui appara\u00eet, puis vole en \u00e9clats? \u00ab L\u2019Art est utile parce qu\u2019il est un cri du c\u0153ur, une contestation, une qu\u00eate d\u2019absolu, un geste de sensibilisation, de r\u00e9volte&#8230; C\u2019est en cela que l\u2019Art est utile \u00bb, dit-il.<br \/> Il a particip\u00e9 au Salon international des Galeries d\u2019art du Qu\u00e9bec tenu en l\u2019an 2000, au March\u00e9 Bonsecours \u00e0 Montr\u00e9al. Cet \u00e9v\u00e9nement lui permettra de se replonger dans le milieu des arts canadiens, d\u2019annoncer en quelque sorte sa pr\u00e9sence, son retour.<br \/> Madame Denise Di Candido (1946-2006), elle-m\u00eame galeriste de renom (Le Relais des \u00c9poques), pr\u00e9sidait l\u2019\u00e9v\u00e9nement. Elle a saisi l\u2019occasion pour parler de Carson en ces termes :<br \/> \u00ab De nombreux artistes tentent de s\u2019exprimer en art abstrait ou semi-figuratif, mais peu r\u00e9ussissent \u00e0 cr\u00e9er leur propre style avec autant de talent et de cr\u00e9ativit\u00e9. L\u2019artiste pr\u00e9sente des \u0153uvres fortes et lumineuses&#8230; un foisonnement de couleurs chaudes et froides qui se superposent avec bonheur sur la toile en un amalgame harmonieux et subtil. Carson fait preuve d\u2019une parfaite ma\u00eetrise dans son travail, il sait toujours ce qu\u2019il veut traduire. \u00bb<br \/> Son premier atelier avait, on le sait, pignon sur la rue Notre-Dame dans le Vieux-Montr\u00e9al. Revirement peu de temps apr\u00e8s : il am\u00e9nage dans un nouvel atelier, rue Queen, toujours dans le Vieux-Montr\u00e9al. L\u2019artiste se cr\u00e9e un cocon tr\u00e8s intime face au majestueux fleuve Saint-Laurent. Entre l\u2019escalier en colima\u00e7on, la terrasse immense sur le toit, il a recr\u00e9\u00e9 l\u2019atmosph\u00e8re sud-am\u00e9ricaine de son ancienne vie. L\u2019endroit, en tout cas, semblait fabuleux pour r\u00e9aliser ce dont il avait envie : des murales, des fonds marins \u00e9labor\u00e9s, des mosa\u00efques monumentales qu\u2019il pr\u00e9sentera en exposition \u00e0 l\u2019atelier m\u00eame, en 2002.<br \/> Les couleurs de ses tableaux de l\u2019\u00e9poque t\u00e9moignent d\u2019une partie de ce qu\u2019il entendait r\u00e9v\u00e9ler au monde, sa dualit\u00e9, les influences sociales et culturelles qui l\u2019ont marqu\u00e9. Dans la forme, exotisme tropical et automne qu\u00e9b\u00e9cois intimement li\u00e9s; dans le fond, joie de vivre et force vitale.<br \/> Et il y est parvenu. Les portes de plusieurs galeries d\u2019art se sont ouvertes devant lui sans qu\u2019il ait \u00e0 les enfoncer. Aucun tam-tam ne vaut sa pr\u00e9sence \u00e0 lui, son approche charmeuse d\u00e9sarmante, et surtout, en porte-\u00e9tendard, sa peinture. Elle a toujours exprim\u00e9 mieux que des mots, mieux que lui-m\u00eame la profondeur de son talent. Elle est simplement \u00e9loquente.<br \/> Les expositions se suivent de Montr\u00e9al \u00e0 Boston, de Boston \u00e0 Paris; Florence, Vercelli, Miami. Bref, on retrouve ses tableaux dans les grandes capitales du monde, et il collectionne les r\u00e9compenses et les honneurs.\u00c0 cause de toutes ces ann\u00e9es pass\u00e9es loin du Qu\u00e9bec, en l\u2019an 2000, il doit se r\u00e9approprier les us et coutumes d\u2019un pays qui avait beaucoup chang\u00e9 en dix ans, m\u00eame s\u2019il revenait de temps \u00e0 autre en t\u00e2ter le pouls.<br \/> Au cours des premiers mois de son retour, il s\u2019est senti souvent plus espagnol que francophone. C\u2019\u00e9tait surtout difficile de se sentir \u00e9tranger dans son propre pays. \u00ab Si j\u2019entendais quelqu\u2019un parler espagnol, j\u2019allais le voir et j\u2019avais un tas de choses \u00e0 lui raconter, bien plus qu\u2019en fran\u00e7ais. \u00bb<br \/> Le rythme de vie \u00e9tait diff\u00e9rent en Am\u00e9rique latine, les mentalit\u00e9s aussi. \u00ab Quand, ici, ton meilleur ami, c\u2019est ton ordinateur, les valeurs sont moins humaines. J\u2019avais pris l\u2019habitude d\u2019\u00eatre assis autour d\u2019une table en bonne compagnie pour manger \u00e9videmment, mais surtout pour parler et rire. On avait le temps de vivre. Maintenant, les journ\u00e9es passent et je ne les vois pas. Tout le monde travaille comme des \u201cmalades\u201d. \u00bb<br \/> \u00ab \u00c0 notre \u00e9poque, tout est banalis\u00e9, d\u00e9clare Caroline Leroux. On privil\u00e9gie les reproductions, l\u2019instantan\u00e9, l\u2019imagerie. Pourtant, c\u2019est d\u2019un terrain beaucoup plus profond, d\u2019une terre beaucoup plus riche que nous parvient la vision de Carson. L\u2019artiste nous pr\u00e9sente sa vision du monde, son regard, ses \u00e9motions fugitives chaque jour renouvel\u00e9es et nous les livre lors d\u2019un rendez vous intime, \u00e0 la crois\u00e9e d\u2019une route imaginaire, l\u00e0 o\u00f9 deux mondes se confrontent et se rencontrent, l\u00e0 o\u00f9 se cache l\u2019\u0153uvre d\u2019art \u00bb, dit-elle.<br \/> Les mosa\u00efques sont n\u00e9es d\u2019une \u00e9volution.<br \/> \u00ab Un v\u00e9ritable prestidigitateur. Il continue \u00e0 chercher de nouvelles pistes, plut\u00f4t \u00e0 cr\u00e9er hors piste de pures \u0153uvres abstraites, des mosa\u00efques abstraites, des mosa\u00efques figuratives, des plumes, des abstraits avec filets&#8230; \u00bb<br \/> Louis Lefebvre, critique d\u2019art fran\u00e7ais, a \u00e9crit : \u00ab Toujours en recherche pour dynamiser ses toiles, il a fragment\u00e9 \u00e0 la fois formes et mati\u00e8res pour mieux les rassembler au c\u0153ur de ses tableaux selon le principe de la mosa\u00efque\u2026 Au d\u00e9part, cela a commenc\u00e9 par des applications de couleurs sans vraiment de transparence. Un peu comme pour l\u2019apprentissage d\u2019une deuxi\u00e8me langue ou celui du piano. Et puis, petit \u00e0 petit, tout est arriv\u00e9. Presque naturellement, couleurs et transparences se sont fondues dans les toiles. \u00bb<br \/> Les mosa\u00efques de Carson t\u00e9moignent d\u2019une recherche inventive et de sa volont\u00e9 de se baigner dans la lumi\u00e8re des vitraux d\u2019\u00e9glises qu\u2019il aime tant. Il explore aujourd\u2019hui encore le rituel de la lumi\u00e8re emprisonn\u00e9e dans la mati\u00e8re qu\u2019il applique \u00e0 la spatule.<br \/> Voici ce que, pour sa part, Leonel Jules, \u00e9crivain d\u2019art, en pense : \u00ab Charles Carson innove dans la production r\u00e9cente de ses mosa\u00efques, par un geste qui se singularise avec v\u00e9h\u00e9mence, apr\u00e8s cette fusion dans le lieu commun de la grande peinture. Un univers o\u00f9 \u00e0 loisir on peut voir Riopelle, Pollock, le Qu\u00e9bec et l\u2019Am\u00e9rique tout enti\u00e8re. \u00bb<br \/> Le peintre Riopelle revient en filigrane dans l\u2019analyse primaire des mosa\u00efques de Carson, comme s\u2019il fallait toujours comparer pour comprendre. On doit admettre qu\u2019un \u0153il peu averti cherche sans doute \u00e0 y voir des ressemblances. \u00ab La parfaite coordination des plans, la synth\u00e8se de rythmes, l\u2019organisation et l\u2019\u00e9clat de la palette de Carson ne sont pas sans rappeler les merveilleux tableaux de Riopelle des ann\u00e9es 1950, 1960 \u00bb, reconna\u00eet Bruens.<br \/> Il poursuit en proposant toutefois ce regard avis\u00e9 : \u00ab Depuis cette \u00e9poque, aucun artiste n\u2019avait r\u00e9ellement r\u00e9ussi \u00e0 reproduire une peinture de qualit\u00e9 de ce style particulier. Charles Carson peut, par la juxtaposition des couleurs, obtenir une limpidit\u00e9 et une transparence qui ne ressemblent en rien \u00e0 la technique de Riopelle. Elle est d\u2019une \u00e9gale qualit\u00e9. \u00bb<br \/> Guy Robert, pour sa part, a fait preuve de clair-voyance, d\u00e8s les premiers tableaux qu\u2019il lui a \u00e9t\u00e9 donn\u00e9 d\u2019analyser.<br \/> \u00ab Que proposait un Riopelle dans ses tableaux mosa\u00efqu\u00e9s des ann\u00e9es 1950, sinon une vision personnelle et enthousiaste de ses excursions en for\u00eat ou sur les glaciers, de ses voyages de chasse ou de p\u00eache? La Nature y vibre en effet de partout, et, un peu plus tard, \u00e0 partir de 1968, en surgira tout naturellement un bestiaire, bient\u00f4t domin\u00e9 par les hiboux.<br \/> La d\u00e9marche de Carson se distingue de celle d\u2019un Riopelle en se glissant \u00e0 la fronti\u00e8re entre abstraction et figuration, dans leur champ de rencontre. On \u00e9vite ainsi la vaine querelle qui les oppose si souvent, ou plut\u00f4t on r\u00e9concilie les deux credo&#8230; Les deux hommes proposent leur propre r\u00e9alit\u00e9, celle de leur vision personnelle&#8230; \u00bb<br \/> Un autre homme a fort bien connu Jean-Paul Riopelle, qui \u00e9tait dans le cercle des amis intimes et avec qui il partageait diverses passions dont celles de la p\u00eache et de la chasse. Il s\u2019agit de Champlain Charest, m\u00e9decin-restaurateur, grand collectionneur de vins, amoureux collectionneur d\u2019art. Rappelons que le Bistro \u00e0 Champlain situ\u00e9 \u00e0 Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson abrite plus de 35 000 bouteilles, et que c\u2019est avec Riopelle, pr\u00e9sent sur les murs, qu\u2019il s\u2019en \u00e9tait port\u00e9 acqu\u00e9reur en 1974. Les deux hommes s\u2019\u00e9taient connus \u00e0 Paris en 1968 et n\u2019\u00e9taient pratiquement jamais \u00e9loign\u00e9s l\u2019un de l\u2019autre longtemps.<br \/> Tant de passion anime cet homme! Et lorsqu\u2019il choisit d\u2019aimer, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019un vin ou d\u2019un artiste, il est entier. On l\u2019imagine attabl\u00e9 avec Riopelle, refaisant le monde, parlant de chasse et d\u2019art. Ses coups de c\u0153ur sont \u00e9clatants. Qui mieux que lui peut mettre en parall\u00e8le le talent des deux artistes, puisqu\u2019il a fait la rencontre de l\u2019\u0153uvre de Carson r\u00e9cemment. Et qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 s\u00e9duit.<br \/> Lorsqu\u2019il est entr\u00e9 en contact avec l\u2019artiste et ses tableaux, il a senti \u00ab une force, une grande force \u00bb, dit-il.<br \/> \u00ab Pour moi, la technique mosa\u00efque de Carson \u00e9voque un peu les tableaux que Riopelle faisait dans les ann\u00e9es 1950. Coups de spatule, progression du tableau vers un endroit bien pr\u00e9cis. Il y a un sens au tableau, un endroit o\u00f9 le regard s\u2019accroche, converge vers le centre de ce tableau-l\u00e0, tel qu\u2019on le retrouve chez les peintres abstraits : donc, pour moi, la lumi\u00e8re vient d\u2019en arri\u00e8re du tableau, passe au travers et se projette devant soi. \u00bb<br \/> Doit-on comparer les deux artistes et se contenter de ce regard rapide sur leurs \u0153uvres et leur force?<br \/> \u00ab Dans l\u2019\u0153uvre de Carson, il y a une recherche multicolore qu\u2019on ne retrouvait pas chez Riopelle; avec le rouge par exemple, ou le bleu, le tableau entier \u00e9tait presque tout rouge ou tout bleu. Ici, c\u2019est la densit\u00e9 des diff\u00e9rentes couleurs qui fait la diff\u00e9rence d\u2019avec Riopelle. C\u2019est un v\u00e9ritable foisonnement. \u00bb<br \/> Champlain Charest veut \u00eatre plus pr\u00e9cis : \u00ab Bien s\u00fbr, Riopelle utilisait des couleurs, mais l\u2019ensemble du tableau montrait moins de ces coups de spatule, moins de couleurs dans chaque coup de spatule. Il faut une habilet\u00e9 extraordinaire pour arriver \u00e0 ce r\u00e9sultat, selon moi. \u00bb<br \/> Bien qu\u2019il se d\u00e9fende d\u2019\u00eatre un expert du calibre d\u2019un historien ou d\u2019un critique d\u2019art, il revient \u00e0 son regard \u00ab coup de c\u0153ur \u00bb qui justifie tous ses achats en art. \u00ab Non seulement il est habile dans la disposition des couleurs, mais ses tableaux me disent quelque chose. J\u2019aime entre autres l\u2019\u00e9quilibre des masses, la transparence. J\u2019appr\u00e9cie particuli\u00e8rement ses \u0153uvres carsonistes, une mani\u00e8re de peindre qui va aller tr\u00e8s loin\u2026 \u00bb<br \/> Et il conclut, admiratif : \u00ab Ce sont des tableaux tr\u00e8s denses, tr\u00e8s forts, r\u00e9p\u00e8te-t-il, et qui prennent tout. \u00c7a laisse les autres dans l\u2019ombre, un petit peu&#8230; \u00bb<br \/> \u00ab C\u2019est un homme assur\u00e9 par le succ\u00e8s! \u00bb<br \/> Charles Carson a toujours ses spatules, ses toiles tendues, le fil de ses nuits, pour entreprendre d\u2019autres recherches, et aller \u00e0 la rencontre d\u2019une vie int\u00e9rieure r\u00e9concili\u00e9e, plus sereine, malgr\u00e9 ce doute tonique qui l\u2019habite et qui provoquera \u00e0 n\u2019en point douter des naissances picturales multiples d\u2019envergure.<br \/> L\u2019homme, entre-temps, n\u2019a pas vieilli, du moins en apparence. La cinquantaine marque une \u00e9tape importante. Elle est comme une solide assise, un point d\u2019ancrage d\u2019un nouveau souffle.<br \/> Un jeune enfant dans sa vie apporte son lot d\u2019inqui\u00e9tudes \u00e9videmment, de bonheurs, et provoque aussi une forte impulsion de cr\u00e9ativit\u00e9. Il y a d\u2019ailleurs, avec le temps qui passe, la remise \u00e0 l\u2019endroit du tricot compliqu\u00e9 de la vie, avec des choix plus clairs. Charles n\u2019\u00e9chappe pas au besoin de sentir autour de lui ce qu\u2019il privil\u00e9gie par-dessus tout : la vie, ses enfants, la tendresse. L\u2019Art.<br \/> Sur la table de son atelier, surgie de plusieurs nuits et jours f\u00e9briles, une sculpture \u00e9trange en gestation prend toute la place.<br \/> Jaillie des r\u00e9miniscences de ses fonds marins tant admir\u00e9s, elle tend vers la lumi\u00e8re, comme pour se montrer nue dans toute sa beaut\u00e9 et sa fragilit\u00e9.<br \/> Le peintre, devenu sculpteur par besoin de fa\u00e7onner la mati\u00e8re, entreprend l\u00e0 une nouvelle d\u00e9marche artistique.<br \/> Pour l\u2019artiste, il s\u2019agit non pas seulement d\u2019un plaisir passager, d\u2019une aventure banale en esth\u00e9tisme, mais d\u2019un r\u00e9el cri du c\u0153ur. \u00ab Voyez ce que notre monde rec\u00e8le de beaut\u00e9s! Ne les d\u00e9truisons pas. \u00bb<br \/> C\u2019est un cap ros\u00e9, non c\u2019est un r\u00e9cif de corail o\u00f9 se cachent des poissons fabuleux, des petites b\u00eates des profondeurs. Il en a cisel\u00e9 les ar\u00eates, les creux et les surfaces pour transmettre en trois dimensions le monde de la mer. Les couleurs sont issues de sa palette habituelle carsoniste et font \u00e9merger un \u00ab tr\u00e9sor des Cara\u00efbes \u00bb. Ou n\u2019est-ce pas plut\u00f4t quelque merveille d\u00e9rob\u00e9e \u00e0 un authentique royaume disparu?<br \/> Faut-il y voir un message pr\u00e9monitoire? L\u2019artiste est un po\u00e8te; la mati\u00e8re inerte dont il tire la vie est son \u00e9g\u00e9rie.<br \/> \u00ab Sensible aux questions \u00e9cologiques et environnementales, son sujet est g\u00e9n\u00e9ralement la nature. C\u2019est d\u2019elle qu\u2019il tire son inspiration, c\u2019est encore elle qu\u2019il capte dans ses diverses formes, nous la ramenant transform\u00e9e par la lumi\u00e8re de son imaginaire. Ode \u00e0 la nature. \u00c9loge des fonds marins et des champs d\u2019oiseaux des for\u00eats tropicales \u00bb, dit la mus\u00e9ologue, Ar\u00e9vik Vardanyan.<br \/> Il veut laisser son empreinte aux g\u00e9n\u00e9rations futures, il veut aussi laisser sa marque, une trace de son passage dans notre univers, c\u2019est entendu. Tous les symboles sont en place. La maison chante, la rivi\u00e8re coule et le temps avance.<br \/> O\u00f9 s\u2019en va-t-il ainsi? O\u00f9 nous convie-t-il?<br \/> Caroline Bruens, pr\u00e9sidente de l\u2019Acad\u00e9mie internationale des Beaux-Arts du Qu\u00e9bec, a sans doute une bonne r\u00e9ponse \u00e0 ce propos. \u00ab Reprendre le flambeau de ses pr\u00e9d\u00e9cesseurs. Transformer sa vision, son inspiration, ses images mentales en tableaux, les jeter sur la toile. Cr\u00e9er un face-\u00e0-face o\u00f9 le peintre et l\u2019observateur, l\u2019amateur, le spectateur pourront le rejoindre pour s\u2019y perdre. Une \u0153uvre de communication, de communion, une \u0153uvre habit\u00e9e. \u00bb<br \/> Les mosa\u00efques ne lui font pas perdre de vue le carsonisme, plus apte par sa mani\u00e8re \u00e0 entretenir l\u2019amour de la nature avec laquelle il se sent complice. L\u2019artiste explore de v\u00e9ritables sentiers \u00e0 l\u2019aube dans sa for\u00eat environnante. Il reste attentif aux signes, \u00e0 sa fragilit\u00e9. Elle y renferme une vie dont il nourrit sa peinture. Et sa vie personnelle. \u00ab Qu\u2019allons-nous laisser \u00e0 nos enfants comme h\u00e9ritage? \u00bb<br \/> Le monde ne tourne pas qu\u2019autour de lui. Le nouveau mill\u00e9naire annonce un remue-m\u00e9nage plan\u00e9taire. Les changements climatiques, les bouleversements politiques sont \u00e0 l\u2019ordre du jour. Tout bouge, tout explose : tsunamis et guerres.<br \/> L\u2019artiste ne peut pas rester insensible, ni l\u2019homme, \u00e0 cette Terre qui se transforme, agonise. Comment traduire en gestes sur le canevas vierge ce qui l\u2019habite et le trouble? Pourtant, il y a cet irr\u00e9pressible besoin d\u2019\u00eatre heureux, l\u2019espoir malgr\u00e9 tout que l\u2019Homme responsable de sa perte trouvera \u00e9galement les rem\u00e8des \u00e0 sa gu\u00e9rison.<br \/> Carson veut encore y croire. Et, pour le prouver, il fait \u00e9clater la couleur. Celle qui remplit les yeux, celle qui r\u00e9jouit.<br \/> Il prend le parti de ne pas traduire un univers sombre et catastrophique. Il fait contrepoids \u00e0 la d\u00e9raison et s\u2019engage r\u00e9solument \u00e0 consoler, \u00e0 rassurer. Sa r\u00e9action est d\u2019entra\u00eener le regard plus loin, dans une sorte de jubilation, de force int\u00e9rieure : toutes qualit\u00e9s aptes \u00e0 conjurer le mauvais sort et la grisaille.<br \/> C\u2019est \u00e0 nous de le suivre sur cette voie au-del\u00e0 du simple regard.<\/p>\n<p>&nbsp;<\/p>\n<\/td>\n<\/tr>\n<\/tbody>\n<\/table>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>CARSON SA VIE SON OEUVRE.<\/p>\n<p>Cr\u00e9ateur du mouvement \u00abcarsonisme\u00bb.<\/p>\n<p>Anne Richer, journaliste \u00e0 LA PRESSE depuis 1968<\/p>\n<p>Cette biographie sur Charles Carson s\u2019imposait naturellement afin de r\u00e9v\u00e9ler l\u2019homme et son \u0153uvre, comprendre ce qu\u2019il a fallu \u00e0 cet artiste de persistance, de d\u00e9termination pour atteindre un sommet dans l\u2019Art.<\/p>\n<p>Son cheminement artistique, qu\u2019il soit li\u00e9 ou pas \u00e0 sa vie personnelle, a donn\u00e9 une peinture vivante qui surprend le n\u00e9ophyte par la clart\u00e9 de sa forme, se singularise par sa force, son originalit\u00e9 et sa vivacit\u00e9.<\/p>\n<p>Charles Carson a 50 ans. Les trois d\u00e9cennies pass\u00e9es ont \u00e9t\u00e9 fructueuses; l\u2019artiste a consacr\u00e9 le meilleur de lui-m\u00eame \u00e0 peaufiner sa technique. La plus grande partie de son temps et de son \u00e9nergie a servi \u00e0 d\u00e9velopper une \u00e9criture personnelle.<\/p>\n<p>Il est indispensable que l\u2019on se penche sur son processus de cr\u00e9ation, m\u00eame si une grande part de celui-ci appartient au myst\u00e8re.<\/p>\n<p>Un peintre est un cr\u00e9ateur de beaut\u00e9. Charles Carson se consacre \u00e0 cette mission depuis plus de 30 ans et sa peinture r\u00e9jouit \u00e0 la fois les yeux et l\u2019\u00e2me. La couleur \u00e9clate en feu d\u2019artifice! Les formes se fragmentent comme un kal\u00e9idoscope. Mais qui est donc ce peintre log\u00e9 dans un clair-obscur, aim\u00e9 et mal connu? Qui est donc l\u2019homme discret, dont la vie pourtant rec\u00e8le des rebondissements quelquefois dramatiques et qui ne cesse jamais de donner une oeuvre inspirante.<\/p>\n<p>Anne Richer nous r\u00e9v\u00e8le un \u00eatre surprenant et attachant. Un peintre sans fronti\u00e8re, n\u00e9 au Qu\u00e9bec, Reconnu comme l\u2019un des peintres marquants de sa g\u00e9n\u00e9ration, il a cr\u00e9\u00e9 un langage pictural que des experts et historiens de l&rsquo;art ont nomm\u00e9 en son nom : carsonisme. La d\u00e9mesure suit son cheminement.<\/p>\n<p>Il faut conna\u00eetre chez Carson comme chez tout grand artiste, le processus de sa cr\u00e9ativit\u00e9. Et c\u2019est souvent dans les m\u00e9andres de l\u2019enfance de l\u2019homme, en d\u00e9couvrant les premi\u00e8res ann\u00e9es o\u00f9 le caract\u00e8re s\u2019est forg\u00e9, que l\u2019amateur d\u2019art saisira mieux l\u2019\u00e9motion de son regard sur l\u2019oeuvre de l\u2019artiste.<\/p>\n<div align=\"right\"><a href=\"https:\/\/charlescarson.com\/?p=87&#038;catID=\" class=\"read-more\">Voir article complet&#8230;<\/a><\/div>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":7370,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[28,2],"tags":[],"class_list":["post-87","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-livres","category-note-biographique"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/87","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=87"}],"version-history":[{"count":23,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/87\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":89,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/87\/revisions\/89"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/media\/7370"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=87"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=87"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/charlescarson.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=87"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}